Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 6 juillet 2017

A Simone Veil la patrie reconnaissante?



A travers l’hommage national rendu à Simone Veil et son entrée annoncée au Panthéon, ce sont en fait nos « élites » politiques et intellectuelles qui se rendent hommage à elles-mêmes.

La classe jacassante rentre au Panthéon par femme interposée.

Pourquoi donc Simone Veil est-elle en passe d’être transformée en sainte laïque ? Parce que sa vie et sa carrière politique se trouvent à l’exacte croisée de toutes les idées fétiches de ceux qui habitent « le cercle de la raison ». S’incliner devant Simone Veil, c’est s’incliner devant les trois divinités qui forment le véritable panthéon de nos « élites », à savoir : l’antiracisme et « le ventre toujours fécond de la bête immonde » qui permet de démoniser ses adversaires politiques et de verrouiller le débat public, puisque Simone Veil était une rescapée de la Shoah ; la souveraineté de l’individu, sous la forme de la « libération » sexuelle et du « jouissez sans entraves », puisque le principal titre de gloire de Simone Veil est d’avoir légalisé l’avortement ; et enfin la « construction européenne », c’est-à-dire la dissolution des nations dans l’extase européenne qui est censée nous apporter une paix éternelle sur le continent (et accessoirement la prospérité), puisque Simone Veil était une fervente européiste.

C’est évidemment ce qu’il y a d’insupportable pour tout esprit un peu libre dans cet hommage si appuyé à Simone Veil, et dans cette panthéonisation expresse : l’autocélébration bruyante, obscène, de nos « élites » ; cette manière de sanctifier leurs idées en sanctifiant une femme ; et puis aussi le mensonge qui est la condition de cette sanctification.

Car si Simone Veil fit incontestablement une belle carrière politique, en étant deux fois ministre et présidente du Parlement européen, il n’est simplement pas vrai qu’elle fut une personnalité politique particulièrement remarquable, si du moins nous voulons donner un contenu objectif à la grandeur politique. Un grand homme politique (entendu au sens générique, donc aussi une femme, bien entendu) est quelqu’un qui a accompli une grande tâche, grande par la difficulté de l’entreprise et par la noblesse de la cause. C’est aussi quelqu’un qui doit avoir une intelligence politique sortant de l’ordinaire : la grandeur va avec la capacité à prévoir le déroulement des évènements, les conséquences de nos actions. Une grande réalisation due au hasard, à un simple concours de circonstances, n’est pas vraiment une grande réalisation.

Or la légalisation de l’avortement, qui est ce pourquoi Simone Veil est aujourd’hui portée aux nues, ne fut ni une entreprise particulièrement difficile, ni une cause particulièrement noble.

Bien sûr, le vote de sa loi ne fut pas un chemin de roses pour elle, qui dut affronter des débats houleux au Parlement, qui fut personnellement attaquée, insultée même parfois, qui fut haïe aussi, et qui le reste dans certains cercles restreints. Mais il est nécessaire de replacer les choses en perspective. La politique est toujours un sport de combat, et celui qui veut participer à la chose publique doit accepter de prendre des coups, y compris bas, et doit aussi accepter d’en donner. Les débats houleux, les attaques ad hominem, la mauvaise foi, les cris, les hourvaris, les insultes même, ont toujours fait partie et feront toujours partie de la vie parlementaire. Il est de la nature de la politique de brasser de grandes passions, et il est de la nature des démocraties de porter les passions politiques à un point très élevé. Un coup d’œil sur les débats parlementaires de la troisième République, par exemple, devrait suffire à nous convaincre que ce qu’a subi Simone Veil lors de la discussion de la loi qui porte son nom, tout en étant rude, n'a rien eu de l’ordalie parlementaire que certains dépeignent aujourd’hui. Faut-il rappeler qu’en d’autres temps, pas si lointain, ces assauts verbaux pouvaient se terminer de manière sanglante, sur le pré au petit matin ? Clémenceau participa à douze duels durant sa carrière parlementaire, et, de l’autre côté de l’Atlantique, Alexander Hamilton fut tué par le vice-président Aaron Burr un jour de juillet 1804.

Simone Veil, soutenue par le président de la République en personne et par la plupart des faiseurs d’opinion, ne mit sérieusement en danger ni sa personne ni sa carrière politique en portant la légalisation de l’avortement. Ce sont là des faits objectifs, indépendants du jugement que l’on peut porter sur le contenu de cette loi.

Le travail de persuasion ne fut pas non plus particulièrement titanesque. La réalité est que la légalisation de l’avortement est la queue de la comète de ce que l’on a appelé la « libération sexuelle ». Dès lors qu’il était admis que la sexualité devait être « libérée », c’est-à-dire séparée du mariage et des responsabilités familiales, qu’elle devait pouvoir devenir une activité purement récréative, la légalisation de l’avortement devait inévitablement suivre. Or en 1974 la grande révolution avait déjà eu lieu. Le deuxième sexe avait été publié un quart de siècle plus tôt. L’homosexualité avait été sortie du DSM. La vente de la pilule contraceptive était autorisée. Mai 68 avait ébranlé jusqu’au fond toutes les structures d’autorité de la société française. L’Eglise catholique était partout en repli. En 1974, comme le dit justement Chantal Delsol, Valery Giscard d’Estaing et Simone Veil ont simplement « constaté que de chrétienne notre société devenait « païenne », et ils en ont tiré les conséquences ».

La muraille qui a été abattue le jour du vote de la loi était en réalité profondément minée depuis longtemps et n’attendait qu’une faible poussée pour s’effondrer.

On peut juger qu’il était nécessaire de faire s’effondrer cette muraille. Que dès lors que, dans les faits, il devenait impossible de réprimer les avortements à cause de l’évolution des mœurs, et que d’autre part cette même évolution des mœurs devait faire se multiplier les cas de grossesses « non désirées », il était nécessaire de sortir les avortements de la clandestinité. De tirer l’ultime conséquence de la « libération sexuelle ». Cela peut se discuter, et des gens sérieux peuvent être en désaccord sur ce point difficile.

Mais il ne parait pas possible de tenir la légalisation de l’avortement pour une noble cause. Si, comme le disait Simone Veil elle-même, et comme le répètent depuis tous les partisans de cette légalisation, l’avortement est toujours un drame pour les femmes qui l’accomplissent, le rendre légal permet peut-être de sauver des vies (des vies de femmes, s’entend), mais cela ne peut être considéré que comme un mal nécessaire. Il n’y a rien de grand dans le fait de permettre à une femme d’étouffer la vie qu’elle porte en elle. Peut-être cela est-il préférable au fait de le lui interdire. Peut-être cela engendre-t-il moins de maux. Mais c’est une triste nécessité. Certainement pas une grande réalisation dont on pourrait se glorifier.

Au surplus, il est juste de dire que Simone Veil n’a sans doute pas mesuré la portée de ce qu’elle faisait. Faisons lui crédit d’avoir été sincère. D’avoir cru bien faire et d’avoir exprimé exactement ce qu’elle pensait lors du débat parlementaire. Or ce qu’elle pensait, et la manière dont elle concevait sa loi, est bien loin de ce que celle-ci est devenue aujourd’hui.

Que disait Simone Veil en 1974 ? Que si son projet admettait la possibilité d’une interruption de grossesse, c’était « pour la contrôler, et, autant que possible, en dissuader la femme ». Qu’il fallait prévoir une procédure conduisant la femme à « mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de prendre ». Que l’avortement ne devait pas être pris en charge par la sécurité sociale afin de « souligner la gravité d’un acte qui doit rester exceptionnel ». Que la société « tolère l’avortement mais qu’elle ne saurait ni le prendre en charge ni l’encourager ». Elle disait aussi : « je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. »

Or que constatons-nous aujourd’hui ? Que l’avortement est désormais revendiqué comme une liberté individuelle, un choix qui ne regarde que la femme qui le pratique, et elle seule. Que la condition de « détresse » a été supprimée de la loi, ainsi que le délai de réflexion obligatoire. Que la seule idée qu’il serait légitime d’essayer de persuader une femme de ne pas recourir l’avortement est devenue anathème, ce qui a conduit à la création du « délit d’entrave numérique ». Que l’avortement est pris en charge à 100% par la sécurité sociale. Bref, que tout est fait pour faire de l’avortement un acte banal et insignifiant et que, comme le dit Chantal Delsol : « Ce n’est pas qu’on a désormais le droit de prôner l’IVG. C’est plutôt qu’on y est obligé. »

Cette évolution était entièrement prévisible dès le départ. Il suffisait de lire et d’écouter les féministes qui réclamaient depuis longtemps la légalisation de l’avortement. Simone de Beauvoir disait bien que l’avortement ne devrait pas être envisagé avec réticence ni regretté une fois accompli. Il suffisait de réfléchir à la signification de la « libération sexuelle », et à ce qu’implique la poursuite de l’égalité hommes-femmes en matière de sexualité.

Cette évolution était prévisible, mais Simone Veil ne l’a pas prévu. Non seulement ne l’a-t-elle pas prévu, mais elle n’a rien dit lorsque l’esprit de sa loi a été peu à peu détourné puis ouvertement violé. Cette femme, semble-t-il, de mœurs et d’opinions plutôt conservatrices, a accepté sans protester de devenir l’icône et le bouclier des progressistes les plus acharnés et les plus agressifs.

Il n’est pas interdit de penser que cette femme qui fut courageuse dans les camps, face à la mort, a manqué du courage moral nécessaire pour s’opposer aux faiseurs d’opinion et de réputation, pour encourir la réprobation de la part de ses « amis » et admirateurs, car courage physique et courage moral sont deux choses différentes.

Mais, quelle que soit la raison, elle n’a pas protesté.

Quant à son engagement en faveur de la construction européenne, faisons lui crédit là aussi de sa sincérité. Admettons qu’elle ait vraiment cru que la construction européenne était la condition de la paix pour les peuples européens. Admettons qu’elle ait vraiment cru que ladite construction était compatible avec le maintien d’une vie politique démocratique. Au moins dans les premières décennies de cette entreprise, cela avait quelque plausibilité. Mais, depuis un bon moment déjà, mettons depuis Maastricht, il est devenu évident pour tout esprit même modérément perspicace que les espoirs placés dans l’Union Européenne ne se sont pas réalisés, et ne se réaliseront pas. Comme l’écrit Pierre Manent, en France « la conviction que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’« au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. »

Certains, bien sûr, contesteront ce diagnostic sévère. Mais il est un diagnostic qui est partagé désormais même par les europhiles les plus fervents : l’Union Européenne souffre de ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « un déficit démocratique ». Ce diagnostic est unanimement admis au moins depuis le traité de Maastricht. Une plaisanterie court depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a aujourd’hui développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.

Dès le départ, la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipé des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé. Il est désormais bien entendu, au sein des institutions et de l’administration européenne, que le désaccord des populations concernées ne saurait en aucun cas arrêter la « construction européenne ». Il est donc préférable de ne jamais consulter les peuples directement et si, par malheur, l’un d’eux était tout de même appelé à se prononcer et s’avisait de voter « non » à une quelconque « avancée européenne », il sera toujours possible de passer outre d’une manière ou d’une autre. Lorsque les Danois, en 1992, et les Irlandais, en 2001 et 2008, refusèrent un traité européen, ils se virent signifier sans ménagements qu’il leur fallait recommencer - jusqu’à obtenir le bon résultat. Lorsque les Français et les Néerlandais rejetèrent le « Traité Constitutionnel Européen», en 2005, le résultat du vote fut simplement contourné, après avoir observé un court délai de décence.

Pour sauver les apparences, y compris vis-à-vis d’eux-mêmes, les eurocrates ont développé une version européenne de ce que Engels appelait la « fausse conscience » : si seulement les peuples européens n’étaient pas manipulés par des médias à la solde de milliardaires eurosceptiques, si seulement ils n’étaient pas soumis aux sirènes démagogiques des nationalistes, si seulement il pouvait y avoir un débat informé et dépassionné sur la question européenne, alors sûrement, sûrement, ils verraient que l’approfondissement de l’intégration est dans leur intérêt. Mais en attendant que cela soit le cas, il appartient à ceux qui voient clair - c’est-à-dire aux partisans de cette intégration - de prendre les « bonnes » décisions, même si cela va à l’encontre des souhaits exprimés par les populations.

La vérité effective de la « construction européenne », c’est le dépérissement des démocraties nationales et leur remplacement par un despotisme administratif qui, pour être relativement doux et pour se vouloir éclairé, n’en prive pas moins les peuples européens de l’un de leurs biens les plus précieux : la liberté politique, sans laquelle toutes les libertés individuelles deviennent essentiellement précaires.

Il est donc faux de dire, comme l’a fait notre Dieu-Président, que Simone Veil a placé sa vie « sous l’égide de la République », si du moins nous voulons conserver au mot République un minimum de sens.

La réalité est malheureusement que Simone Veil a placé sa vie politique sous l’égide de la destruction de la République française. Très vraisemblablement sans le comprendre ni le vouloir. Mais le résultat est là.

Simone Veil fut en son temps une femme politique importante. Elle fut plus encore une femme populaire. Les drames terribles qu’elle a traversé très jeune ne peuvent que susciter la compassion, et une certaine admiration pour sa résilience. Ce que l’on connait de sa vie familiale laisse penser qu’elle fut une bonne mère et une bonne épouse, s’il est encore permis de dire de telles choses. Mais rien ne justifie objectivement qu’elle repose au Panthéon. Rien du moins ne le justifierait si la panthéonisation obéissait encore à des critères objectifs, si elle récompensait la véritable grandeur et les services exceptionnels rendus à la patrie. On sait bien que tel n’est plus le cas. Rentrer au Panthéon a aujourd’hui à peu près autant de signification que de recevoir la Légion d’Honneur ou l’Ordre National du Mérite. Les critères d’attribution sont devenus, la plupart du temps, la proximité idéologique avec les gouvernants du moment et la simple popularité.


L’entrée au Panthéon de Simone Veil est donc juste un mensonge de plus, parmi beaucoup d’autres. Mais nous ne devons pas oublier qu’il s’agit d’un mensonge.

8 commentaires:

  1. D'une justesse impeccable, comme d'habitude, mais là c'est particulièrement courageux tant l'icône est vantée.

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  2. Superbe article !
    En ce qui concerne le Panthéon, on manque encore de femmes ( entendu sur F Inter que c’est un mauvais signal qui explique en partie le problème des zones difficiles pour ces dames) , et bien entendu nous manquons également de diversités visibles à qui la patrie pourrait rendre le très grand hommage du lieu … pourvu que Taubira ne casse pas prochainement sa pipe ;)

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    1. Merci chère Dixie. La place de tata Cricri au Panthéon est déjà réservée, n'en doutons pas. A côté de celle de Robert Badinter, dont je vous fiche mon billet qu'il sera l'un des prochains à y entrer dès qu'il aura clamsé.

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  3. Remarquable article, comme vous nous y avez habitués.
    Il manque juste les plus de 8 millions de victimes qu'elle n'a pas tuées, mais rendues possibles.
    Et en celà, je ne lui trouve aucune excuse, ni aucune grandeur.
    Et je trouve immonde que "la Patrie reconnaissante" l'honore et la glorifie.
    Mais vous l'expliquez très bien, elle incarne tous les aspects de l'air du temps, tous ces remugles irrespirables qui nous asphyxient.
    Merci pour ce texte !

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