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mardi 11 juillet 2017

Catholicisme et peine de mort



Est-il possible d’être catholique tout en étant favorable à la peine de mort ?
Si l’on en croit le pape François, il semble que non. Ce dernier a en effet, à plusieurs reprises, exprimé une hostilité apparemment catégorique à la peine de mort. Ainsi par exemple, dans un discours adressé à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre 2014, il déclarait :

« Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés aujourd’hui à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. Au Vatican, depuis peu, dans le Code pénal vatican, la détention à perpétuité a disparu. La prison à perpétuité est une peine de mort cachée. »

Cette hostilité déclarée de la papauté à la peine de mort n’est certes pas une bonne nouvelle pour les partisans de la peine capitale car, de nos jours, ces partisans sont largement issus des rangs du catholicisme, et pour de bonnes raisons. Les défenseurs de la peine de mort seraient donc menacés, à terme, de voir le gros de leurs troupes faire défection et rejoindre le camp des abolitionnistes.
Mais elle est aussi une mauvaise nouvelle pour les catholiques dans leur ensemble, quels que soient leurs sentiments vis-à-vis de la peine de mort, car les déclarations du pape François, qui amplifient des réserves déjà perceptibles lors du pontificat de Jean-Paul II, menacent d’introduire une rupture fondamentale dans l’enseignement de l’Eglise, une rupture qui, si elle était avérée, amènerait à douter du magistère de l’Eglise et de l’infaillibilité des successeurs de Saint Pierre.
Elle est enfin une mauvaise nouvelle pour tous les « hommes de bonne volonté » qui vivent dans des sociétés où le pape conserve une influence morale. Car la question de la peine de mort a des implications très profondes.
En effet, la peine de mort est intimement liée à la notion de justice rétributive, à l’idée que la justice consiste essentiellement à rétablir un équilibre qui a été rompu.
Comme l’explique Saint Thomas d’Aquin dans la Somme Théologique (I-II, 87,6) :

« Dans le péché nous pouvons considérer deux choses, l'acte de la faute, et la tache qui en est la suite. Pour ce qui est de l'acte, il est clair que dans tous les péchés actuels, l'acte cessant, la dette de peine demeure. L'acte du péché, en effet, rend un homme passible de la peine dans la mesure où cet homme transgresse l'ordre de la justice divine ; il ne rentre dans l'ordre que par la compensation de la peine. Celle-ci rétablit la juste égalité ; elle fait que celui qui a cédé plus qu'il ne devait à sa propre volonté en agissant contre le commandement de Dieu, se rend aux exigences de la justice divine en subissant, de bon cœur ou par force, quelque chose qui contrarie sa volonté. Ce point est observé même dans les injustices faites aux hommes : on vise à rétablir intégralement la juste égalité par la compensation de la peine. Aussi est-il évident que, pour le péché comme pour l'injustice commise, lorsque l'acte cesse, la dette de peine subsiste encore. »

La peine est, selon cette conception, une compensation, une compensation proportionnelle à la faute commise, aux dommages infligés à des innocents.
Or la justification fondamentale de la peine capitale a précisément toujours été son caractère proportionné à certains crimes. Même si des motifs de dissuasion ou de prévention de la récidive peuvent être avancés pour défendre le châtiment suprême, la raison la plus décisive pour exécuter certains criminels est que seul ce châtiment est à la hauteur de leurs crimes.
Une société qui se refuse par principe à exécuter qui que ce soit, fut-il le plus ignoble des tortionnaires, fut-il le plus abominable des assassins, fut-il un Michel Fourniret, fut-il un Dean Arnold Corll ou un Jeffrey Dahmer ; une société qui traite avec plus de sollicitude les assassins que les citoyens ordinaires - à qui elle peut demander d’aller risquer leur vie sur le champ de bataille - est une société dans laquelle la notion de proportionnalité de la peine par rapport au crime est en voie de disparition. Et dès lors que la proportionnalité n’est plus observée, les notions de mérite et de châtiment ne tardent pas à disparaître elles aussi. Une société qui fait plus de cas de la vie de Michel Fourniret que de celle du moindre de ses soldats ou de ses policiers est en vérité une société qui ne se reconnaît plus le droit de punir, au vrai sens du terme.
La « peine » prononcée par les tribunaux devient alors uniquement thérapeutique. Elle n’est plus tournée vers la compensation des victimes et la protection des innocents, mais vers la réhabilitation des criminels.
Le lien entre ces différents éléments apparaît on ne peut plus clairement dans le discours du pape François cité plus haut, et dans d’autre semblables, puisque la dénonciation de la peine de mort va de pair avec le refus de la réclusion à perpétuité. Même les plus ignobles criminels, même les plus dangereux individus, doivent pouvoir avoir l’espoir de sortir un jour (« D’autre part, la réclusion à perpétuité, de même que les peines qui, de par leur durée, comportent l’impossibilité pour le condamné de projeter un avenir en liberté, peuvent être considérées comme des peines de mort occultées puisque par celles-ci, l’on ne prive pas le coupable de sa liberté, mais l’on cherche à le priver d’espérance. Mais si le système pénal peut s’emparer du temps des coupables, il ne pourra jamais s’emparer de leur espérance. » Lettre au président de la Commission Internationale Contre la Peine de Mort, 20 mars 2015). Nous n’avons pas le droit de priver un Anders Breivik de tout espoir d’un avenir en liberté, bien qu’il ait de sang-froid privé définitivement 77 personnes de tout avenir, en liberté ou pas.
Les considérations de proportionnalité et de protection des innocents s’effacent derrière ce qu’il faut bien appeler la sollicitude envers le criminel.
Ce lien entre abolition de la peine de mort, refus de châtier, et sollicitude envers les criminels, aux dépends des victimes et de la société, peut également se constater, par exemple, dans le fonctionnement quotidien de la justice française depuis maintenant plusieurs décennies.
Les enjeux sont donc très élevés. Et c’est précisément parce qu’ils ont une parfaite compréhension de ces enjeux que Joseph Bessette et Edward Feser, deux universitaires américains, viennent de publier un gros ouvrage intitulé : « By man shall his blood be shed », qui est sous-titré « A catholic defense of capital punishment » (« Par l’homme son sang sera versé – une défense catholique de la peine capitale »).
Ce livre n’intéressera pas seulement les catholiques, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à la question de la peine de mort, et plus largement aux questions de justice – qu’ils croient au Ciel ou qu’ils n’y croient pas.
« By man shall his blood be shed » se présente en effet comme une défense de la peine de mort à la fois à la lumière naturelle et à la lumière de la révélation. Les arguments rationnels en faveur de la peine de mort, ainsi que les arguments tirés des Saintes Écritures et de la Sainte tradition y sont méticuleusement exposés, et la faiblesse des arguments abolitionnistes – que ceux-ci se basent sur la raison ou la foi – parfaitement mise en lumière. Cette double défense est conforme au caractère de la foi catholique, qui a toujours accordé une place privilégiée à la raison et à la Loi Naturelle que l’homme est censé pouvoir découvrir par lui-même, sans le secours de la révélation, et elle permet en même temps de s’adresser à un double public, un public catholique – ou, plus largement, chrétien – et un public « laïc ».
Et même si les auteurs, de manière bien compréhensible, accordent une large place aux prises de position de l’épiscopat américain, ainsi qu’à la situation du système judiciaire des Etats-Unis, un lecteur français n’aura aucun mal à transposer les arguments au cas de la France, car les mêmes questions se posent des deux côtés de l’Atlantique.
Les arguments « laïcs » au sujet de la peine de mort ne nous retiendrons ici que dans la mesure où ils ont été avancés les autorités ecclésiastiques – comme la question du caractère dissuasif de la peine de mort - et nous nous concentrerons principalement sur la question initiale : peut-on être catholique, sincèrement et sérieusement catholique, tout en étant favorable à la peine de mort ?

***


L’enseignement de l’Eglise et la peine capitale

Commençons par constater que, historiquement, les nations chrétiennes ne se sont jamais privées de faire usage de la peine de mort – y compris, bien sûr, en utilisant des modes d’exécution particulièrement atroces – sans que l’Eglise n’émette de protestation spécifique à ce sujet. Lorsque le christianisme, sous une forme ou une autre, était la religion officielle de toutes les nations européennes, la peine de mort était partout en vigueur, et largement utilisée. En fait, les premiers à avoir argumenté publiquement pour l’abolition de la peine de mort étaient des hommes horrifiés par les pratiques légales des nations chrétiennes de leur temps, et dont la foi personnelle était fort douteuse. Ainsi, le traité « Des délits et des peines », de Beccaria, le premier et le plus célèbre abolitionniste du 18ème siècle, fut mis à l’Index par l’Eglise.
Nous pouvons aussi constater que les papes eux-mêmes, en tant que souverains temporels, ont fait usage de la peine de mort. Dans les Etats Pontificaux, au 19ème siècle, ce sont des centaines de criminels qui furent exécutés, sans qu’apparemment la papauté y voit la moindre contradiction avec l’enseignement du Christ. Dans les accords du Latran, signés en 1929, la peine de mort était prévue pour ceux qui attenteraient à la vie du Pape.
Cela n’est pas vraiment étonnant. On recherchait en vain dans les livres que l’Eglise tient pour « sacrés et canoniques » une condamnation explicite de la peine de mort. Au contraire, on trouve dans certains d’entre eux nombre de passages approuvant l’usage de la peine capitale, à commencer bien sûr par les célèbres versets de la Genèse : « Sachez-le aussi, je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal; et je redemanderai l'âme de l'homme à l'homme, à l'homme qui est son frère. Si quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé; car Dieu a fait l'homme à son image. » (9:6)
En fait, l’Ancien Testament non seulement cautionne la peine de mort à de nombreuses reprises, mais il avalise également, là aussi à de nombreuses reprises, une version très directe du principe de proportionnalité : « œil pour œil, dent pour dent ».
Il est parfois affirmé que le Christ aurait répudié cette loi du talion lorsque, dans le sermon sur la montagne, il enseigne à ses disciples :

« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. Si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta chemise, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu'un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. » (Matthieu 5:38).

Cependant, en commençant ce même sermon, le Christ affirme qu’il n’est pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir.
La manière dont le Christ aurait accompli l’ancienne loi du talion plutôt que de l’abolir est expliqué par Saint Augustin dans le « Contre Fauste » :

« Maintenant, quelle contradiction y a-t-il entre ce qui a été dit aux anciens : « Œil pour œil, dent pour dent », et ce que dit le Seigneur : « Et moi je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre », et le reste? Le précepte donné aux anciens avait pour but de réprimer l'ardeur de la haine, de mettre un frein à une fureur immodérée. (…) C'était donc pour fixer une juste mesure à cette vengeance immodérée, et par là-même injuste, que la loi avait établi la peine du talion, c'est-à-dire réglé que la punition serait telle que l'injure. Par conséquent le principe : « Œil pour œil, dent pour dent », n'avait pas pour but d'exciter la colère, mais de lui donner une borne; ni de rallumer une flamme éteinte, mais de contenir les ravages de l'incendie allumé. Car enfin il existe une vengeance juste, un droit équitable en faveur de celui qui a reçu une injure; d'où vient que quand nous pardonnons, nous cédons en quelque sorte de notre droit. (…) Or, il n'y a pas d'injustice à réclamer une dette, bien qu'il soit généreux de la remettre. (…) ainsi, comme celui qui veut se venger immodérément se rend coupable, et que celui qui ne veut qu'une juste vengeance ne pèche pas, cependant celui qui ne veut en aucune façon se venger est à une plus grande distance du péché de vengeance injuste. » (19, 35)

Il est meilleur, à titre personnel, de pardonner et de faire preuve de miséricorde que d’exiger la justice qui vous est due, mais le pardon et la miséricorde présupposent que celui qui nous a offensé mérite réellement le châtiment que nous nous retenons de lui infliger. Le Christ, par conséquent, n’interdit nullement à un chrétien de réclamer son dû, et encore moins aux autorités légitimes de châtier les criminels. En fait, l’Eglise a toujours reconnu que ce passage du sermon sur la montagne ne traitait pas de questions de gouvernement et de justice pénale, mais uniquement de l’attitude que chaque chrétien devrait s’efforcer d’avoir vis-à-vis des injustices dont il peut souffrir personnellement. Les devoirs de ceux qui sont chargés de veiller au respect des lois et à la préservation de la vie et des biens de chacun sont bien différents. Pour eux, c’est parfois le pardon qui est une faute et le châtiment qui est une obligation. Comme le dit le poète : « La clémence n’est pas clémence, qui souvent paraît telle : le pardon est toujours le père de la récidive. »
Dans l’Êpitre aux Romains, Saint Paul affirme :

« Que toute personne soit soumise aux autorités établies; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre que Dieu a établi et ceux qui résistent, attireront sur eux-mêmes une condamnation. Car les magistrats ne sont point à redouter pour les bonnes actions, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien, et tu auras son approbation; car le prince est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal, et le punir. » (13 :1-4)

Ce passage a, de manière constante, été interprété par l’Eglise comme autorisant les gouvernants légitimes à recourir à la peine capitale. Et de fait, on ne peut trouver parmi les Pères ainsi que les Docteurs de l’Eglise un seul d’entre eux qui soit opposé au principe de la peine de mort. Certains d’entre eux peuvent avoir été très réservés quant au recours au châtiment suprême, mais aucun n’a remis en cause sa légitimité.
De nombreux papes ont également défendu, parfois avec une grande vigueur, le droit des autorités séculières à recourir à la peine de mort, et ce au nom de l’autorité des Saintes Ecritures. Autrement dit, pour eux, la légitimité de la peine capitale devait être considérée comme une question d’orthodoxie catholique. Ceux qui niaient que les autorités régulières aient le droit de punir, y compris par la mort (comme par exemples les hérétiques waldésiens), se plaçaient en dehors de l’Eglise.
Pour ne pas multiplier plus que de raison les citations, terminons par le Catéchisme du Concile de Trente, publié en 1566 :

« Il est une autre espèce de meurtre qui est également permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents. Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette Loi est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et l’injustice par les supplices. C’est ce qui faisait dire à David : « Dès le matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité de Dieu les artisans d’iniquité. » (chapitre 33 paragraphe 1)

Un peu plus loin nous lisons encore ceci :

« L’écriture ne manque pas de remèdes à opposer à un mal si funeste. Le devoir du Pasteur sera donc de les indiquer soigneusement aux Fidèles. Or, le remède le plus efficace est de leur faire comprendre combien l’homicide est un crime énorme ; et cette vérité peut se prouver par plusieurs passages très importants de nos Saints Livres, où nous voyons Dieu détester tellement l’homicide qu’il nous assure qu’Il vengera la mort de l’homme sur les bêtes, et qu’Il ordonne de tuer l’animal qui aura seulement blessé un homme. Et si Dieu a voulu inspirer à l’homme tant d’horreur du sang, c’est uniquement pour le détourner par tous les moyens du crime affreux de l’homicide, et en préserver autant son cœur que ses mains. Les homicides sont les ennemis les plus acharnés du genre humain et même de la nature ; car ils détruisent, autant qu’il est en eux, l’œuvre de Dieu, en détruisant l’homme pour lequel Il nous atteste qu’Il a fait toutes choses. » (chapitre 33 paragraphe 4)

La peine de mort a donc pour elle les Saintes Ecritures, la Sainte Tradition, et le Magistère de l’Eglise, qui tous ensemble forment l’intégralité de ce à quoi un catholique reconnaît autorité (Verbum Dei, II-10). La conclusion s’impose d’elle-même : il n’est pas permis à un catholique d’affirmer que la peine de mort est intrinsèquement immorale.
Bien entendu, l’Eglise n’a jamais affirmé qu’il était obligatoire pour les autorités légitimes de punir certains crimes par la mort. L’application ou non de la peine capitale est une question laissée au jugement de ces autorités. En revanche, que ces dernières aient le droit de recourir à la peine capitale, si elles l’estiment nécessaire au bien commun et après un jugement équitable, est l’enseignement constant et intangible de l’Eglise.


Une réticence nouvelle

Mais alors, comment interpréter les déclarations du pape François hostiles à la peine de mort sans remettre en cause l’infaillibilité pontificale et le magistère de l’Eglise ?
Cela reste possible, à condition de garder deux distinctions à l’esprit.
D’une part toutes les déclarations pontificales n’ont pas la même autorité. L’infaillibilité ne s’attache qu’aux questions touchant la foi ou la morale, et dans des conditions très restrictives (définies par la Constitution Pastor aeternus du Concile Vatican I). D’autre part l’Eglise a toujours fait la différence entre le principe de la peine de mort et son application. Le principe de la peine de mort (le fait que les autorités légitimes aient le droit d’infliger une telle peine) est une question de foi et de morale. En revanche son application est une simple question d’opportunité. Savoir si la peine de mort est un châtiment approprié dans telles ou telles circonstances est un jugement prudentiel, laissé, comme on l’a dit, à l’appréciation des pouvoirs publics. Le pape peut bien entendu avoir un avis sur cette question, mais son avis n’aura alors pas plus d’autorité que celui d’un simple particulier, et peut-être même moins dans la mesure où il est possible que le simple particulier soit mieux informé que le pape sur le sujet. Un catholique pourra donc être en désaccord avec le pape sur ce point sans contrevenir à l’obéissance qu’il doit à l’Eglise. A fortiori pourra-t-il être en désaccord avec son évêque.
Comme l’expliquait le cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI, en 2004 :

 « Les questions morales n’ont pas toutes le même poids moral que l’avortement ou l’euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l’application de la peine capitale ou sur la décision de faire la guerre, il ne serait pas considéré pour cette raison comme indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. L’Eglise exhorte les autorités civiles à rechercher la paix et non la guerre et à faire preuve de modération et de miséricorde dans l’application d’une peine aux criminels. Toutefois, il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. » (« Etre digne de recevoir la sainte communion », Principes Généraux aux évêques américains)

Si nous revenons sur les déclarations du pape François au sujet de la peine de mort, nous pouvons facilement constater que celles-ci ne remplissent pas les critères de l’infaillibilité, et qu’elles ne sauraient donc contraindre les fidèles. Il est permis à un catholique d’être en désaccord, respectueusement mais fermement, avec l’idée qu’il devrait lutter pour l’abolition de la peine de mort, et même, s’il faut en croire le Saint-Père, de l’enfermement à perpétuité.
Par ailleurs, pour sauver le magistère de l’Eglise, il est nécessaire de conclure, même si cela n’est pas immédiatement apparent, que ces déclarations du pape François portaient non pas sur le principe même de la peine de mort mais seulement sur son application ici et maintenant. L’appel à lutter pour l’abolition de la peine de mort serait simplement un jugement sur le caractère aujourd’hui non indispensable de ce châtiment.
Il est aussi nécessaire de conclure que le pape François ne s’exprime pas toujours de manière très rigoureuse lorsqu’il ne parle pas ex-cathedra…
Un catholique en restera là, étant donné le respect qu’il doit au successeur de Saint Pierre. Mais rien n’interdira à un non catholique d’aller plus loin et de conclure que François raconte parfois n’importe quoi et qu’en certaines occasions, hélas pas si rares, il ferait mieux de garder le silence plutôt que d’aligner des poncifs gauchistes qui égarent ses ouailles et qui, s’ils peuvent lui valoir une popularité temporaire, font en réalité beaucoup de mal à l’Eglise.
La même distinction doit être appliquée, pour les mêmes raisons, aux déclarations de Jean-Paul II concernant la peine de mort et à son encyclique Evangelium Vitae (1995). Dans cette encyclique, on trouve le passage suivant :

« Dans cette perspective, se situe aussi la question de la peine de mort, à propos de laquelle on enregistre, dans l'Eglise comme dans la société civile, une tendance croissante à en réclamer une application très limitée voire même une totale abolition. Il faut replacer ce problème dans le cadre d'une justice pénale qui soit toujours plus conforme à la dignité de l'homme et donc, en dernière analyse, au dessein de Dieu sur l'homme et sur la société. En réalité, la peine que la société inflige « a pour premier effet de compenser le désordre introduit par la faute ». Les pouvoirs publics doivent sévir face à la violation des droits personnels et sociaux, à travers l'imposition au coupable d'une expiation adéquate de la faute, condition pour être réadmis à jouir de sa liberté. En ce sens, l'autorité atteint aussi comme objectif de défendre l'ordre public et la sécurité des personnes, non sans apporter au coupable un stimulant et une aide pour se corriger et pour s'amender.
Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants. » (section 56)

Suite à la publication d’Evangelium Vitae, le catéchisme de l’Eglise catholique a été modifié pour tenir compte de cette réticence nouvelle à appliquer la peine de mort. On peut désormais y lire :

« L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains. Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine. Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable " sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants " (Evangelium vitae, n. 56). »

On le constate, l’encyclique de Jean-Paul II, aussi bien que le catéchisme, maintiennent ce qui a été l’enseignement constant de l’Eglise depuis deux mille ans, à savoir le caractère essentiellement rétributif de la peine, qui vient « compenser le désordre introduit par la faute » ; la nécessité d’une peine proportionnée à la faute ; et la légitimité de principe de la peine capitale.
Ce qui est nouveau, c’est l’affirmation que les cas dans lesquels la peine de mort se justifierait seraient aujourd’hui « assez rares » sinon même « inexistants ».
Cette affirmation ne peut pas être interprétée comme marquée du sceau de l’infaillibilité. Il s’agit à l’évidence d’un jugement circonstanciel, comme le montrent le « aujourd’hui » et la référence à « une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale ». Et il est permis à un catholique d’être en désaccord avec ce jugement. De même qu’il lui est permis d’être en désaccord avec l’affirmation du pape François selon laquelle : « les sociétés modernes ont la possibilité de réprimer efficacement le crime sans ôter définitivement à celui qui l’a commis la possibilité de se racheter » (il a même sans doute le devoir d’être en désaccord avec ce qui suit : « Le commandement « tu ne tueras point » a une valeur absolue et concerne aussi bien l’innocent que le coupable. », phrase qui prouve bien que le pape François ne s’exprime pas toujours avec toute la rigueur souhaitée, pour dire le moins).



Peine de mort et système pénal

C’est peu dire que Feser et Bessette sont en désaccords avec ce jugement sur les « sociétés modernes ».
La raison essentielle est que, comme nous l’avons vu en commençant, les notions de rétribution, de proportionnalité, et la peine de mort sont inséparables. Affirmer que même le meurtre le plus abominable ne peut jamais valoir la mort à son auteur revient à dire que nous ne pouvons jamais priver un criminel de son bien le plus précieux, la vie, quoiqu’il ait lui-même privé sa ou ses victimes de leur bien le plus précieux (ou à tout le moins le bien qui, sur cette terre, est la condition de tous les autres biens). Un criminel peut ôter la vie à de multiples victimes, il peut le faire de la façon la plus atroce et inhumaine possible (à la manière par exemple d’un Jeffrey Dahmer, qui perçait parfois le crâne de ses victimes à l'aide d'une perceuse électrique, puis leur injectait de l'acide chlorhydrique ou de l’eau bouillante dans la partie frontale de la boite crânienne alors qu’elles étaient encore en vie) mais nous ne pourrons jamais lui infliger davantage que de la prison à vie. Cela implique en vérité l’abandon de la proportion entre le crime et le châtiment, et par conséquent l’abandon de la notion de châtiment elle-même, puisque rétribution et proportionnalité sont les deux faces d’une même médaille.
C’est bien pour cela que l’expérience nous montre que l’abolition de la peine de mort est rapidement suivie d’une remise en cause de la peine de perpétuité, puisqu’avec l’abolition de la peine de mort c’est l’idée même de châtiment qui est attaquée à sa racine. Les seules justifications restantes de la peine prononcée par les tribunaux étant la protection de la société et la réhabilitation du criminel, nous n’avons pas le droit de priver même le pire assassin de « l’espérance » de sortir un jour, pour reprendre les termes du pape François, ou, pour employer le langage de la CEDH, nous avons le devoir de vérifier périodiquement si « au cours de l’exécution de sa peine, le détenu a tellement évolué et progressé sur le chemin de l’amendement qu’aucun motif légitime d’ordre pénologique ne permet plus de justifier son maintien en détention ».
Et voilà pourquoi Anders Breivik – coupable, rappelons, de l’assassinat méthodique de 77 personnes – n’a pas pu être condamné par la justice norvégienne à plus de 21 ans de prison, puisque c’était là la peine maximale prévue par le code pénal norvégien. Que Breivik ne soit vraisemblablement jamais autorisé à sortir de prison, au motif de sa dangerosité, ne change rien au fait qu’une telle condamnation est la négation de toute proportionnalité, et en fait de toute justice.
(Il n’est pas non plus étonnant que le même Breivik ait pu intenter des recours et menacer d’une grève de la faim pour obtenir une amélioration de ses conditions de détention, et notamment obtenir une PlayStation 3 « avec accès à des jeux pour adulte [qu'il] peut [lui]-même choisir » en remplacement de sa PlayStation 2, ainsi qu'un sofa en lieu et place de sa chaise de bureau « douloureuse », ou encore le doublement de sa solde pénitentiaire hebdomadaire, alors établie à 36 €. Breivik a parfaitement intégré que la société norvégienne ne se reconnaissait plus le droit de punir qui que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas réclamer toujours plus de confort ? Au nom de quoi le lui refuser ?)
Les sociétés modernes, tout comme les sociétés anciennes, sont soumises à cette loi d’airain qui veut qu’abolir la peine de mort ait pour conséquence d’affaiblir gravement l’ensemble du système pénal. La question n’est même pas de savoir si la peine de mort serait dissuasive. Le problème est que nier la légitimité de la peine capitale revient à nier la légitimité de tout châtiment en tant que tel. Aucune « organisation toujours plus efficiente de la justice pénale » ne changera jamais rien à cela.

Vengeance ou justice ?

Certains catholiques, qui connaissent mal leur propre religion, prétendent rejeter toute espèce de châtiment au motif de « tendre l’autre joue », « d’aimer ses ennemis », etc. Selon eux, tout désir de punir n’est rien d’autre que de la « vengeance », qui ne fait qu’ajouter de la violence à la violence, etc. Pourtant le Christ lui-même s’est mis en colère et les Pères et Docteurs de l’Eglise ont toujours soigneusement maintenu la distinction entre une colère excessive et une colère appropriée. Saint Thomas par exemple écrit :

« Chrysostome dit en commentant S. Matthieu: " Celui qui s'irrite sans motif sera coupable, mais celui qui le fait avec raison ne sera pas coupable. Car si la colère n'existe pas, ni l'instruction ne progresse, ni les jugements ne sont portés, ni les crimes ne sont réprimés. " Se mettre en colère n'est donc pas toujours un mal. (…) Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite. Mais désirer la vengeance pour la correction des vices et le maintien du bien de la justice est louable. L'appétit sensible peut tendre à cela sous l'impulsion de la raison. Et lorsque la vengeance s'accomplit conformément à un jugement rendu, cela vient de Dieu, dont le pouvoir punitif est l'instrument dit S. Paul (Rm 13, 4). » (Somme Théologique, II-II, 158, 1)

La colère, ou l’indignation morale, lorsqu’elle vise un objet juste, qu’elle procède d’une intention droite, et qu’elle demeure mesurée, n’est pas l’expression de nos « pires instincts », mais au contraire de certaines de nos meilleures aspirations. Elle est la condition de l’administration de la justice, du maintien de la société, et de l’instruction morale. Bien plus, comme le dit justement Walter Berns :

« La colère est l’expression de cet élément de l’âme qui est relié à la notion de responsabilité ; et en tenant certains hommes pour responsables, elle les traite avec le respect qui leur est dû en tant qu’hommes. La colère reconnait que seuls les hommes ont la capacité d’être des êtres moraux, et, ce faisant, elle reconnait la dignité des êtres humains. » (For capital punishment, p154)

En vérité, le refus absolu de châtier tourne très vite, et inévitablement, à l’indifférence envers le bien et le mal et au mépris de l’humanité ordinaire, choses absolument incompatibles avec la foi chrétienne. Nous avons le devoir d’être en colère contre Breivik et ses semblables, et d’exiger que ceux-ci soient punis à la hauteur de leurs crimes. Par conséquent, puisqu’il existe des hommes comme Breivik, la peine de mort ne peut pas être illégitime.

La dissuasion

Cependant, objecteront certains, sans abolir la peine de mort, est-il vraiment nécessaire de l’appliquer ? Les moyens « non sanglants » dont nous disposons actuellement ne sont-ils pas suffisants pour assurer la sécurité des personnes, pour reprendre les termes de l’actuel catéchisme ? Car en effet, nous savons que la peine de mort n’est pas dissuasive.
L’idée que la peine de mort ne dissuaderait pas est en effet souvent véhiculée dans les médias, et certains membres éminents de l’Eglise ne se privent pas de reprendre cette idée pour justifier leur opposition à la peine capitale. Cette affirmation se présente le plus souvent sous la forme : « Les études quantitatives montrent que la peine de mort n’a pas d’effet dissuasif ».
Pourtant la réalité est assez différente. Les études quantitatives menées aux Etats-Unis sur la peine de mort sont à peu près également divisées entre celles qui ne trouvent pas d’effet dissuasif et celles qui trouvent un effet dissuasif, de sorte que, à l’heure actuelle, la conclusion la plus appropriée est que la science sociale n’est pas capable d’éclairer le choix des autorités publiques en ce qui concerne l’usage de la peine capitale. Cet agnosticisme de la science sociale est selon toute vraisemblance destiné à durer, pour une raison simple : le faible nombre des exécutions en comparaison du nombre des homicides.
Aux Etats-Unis, depuis 1976, date à laquelle la Cour Suprême a de nouveau autorisé l’usage de la peine capitale, le nombre annuel d’exécutions n’a pas dépassé 98 et est tombé à 20 en 2016. Entre 2000 et 2015 il y a eu en moyenne 51 exécutions par an. Si nous supposons que chaque exécution sauve entre 5 et 10 vies, c’est-à-dire empêche 5 à 10 homicides de se produire (ce qui correspond à l’estimation moyenne des études économétriques qui trouvent que la peine de mort a un effet dissuasif), cela signifie que 51 exécutions auraient sauvé entre 255 et 510 vies chaque année, soit approximativement entre 4000 et 8000 vies sur une période de seize ans. Ce chiffre peut sembler considérable mais, durant la même période, 15 600 homicides ont été commis aux Etats-Unis en moyenne chaque année. Par conséquent, le total des vies sauvées ne représenterait que 1,6% du total des homicides dans l’estimation basse et 3,3% dans l’estimation haute. On le voit, même un effet dissuasif important, qui permettrait de sauver des centaines de vies chaque année, aurait bien du mal à être détecté parmi tous les homicides que la peine de mort n’aurait pas dissuadés.
Et bien entendu cet effet serait encore plus indétectable si, par exemple, chaque exécution ne sauvait qu’une seule vie. Pourtant cet effet dissuasif impossible à déceler dans les statistiques aurait pour conséquence concrète que 1400 vies innocentes auraient été sauvées par les quelques 1400 exécutions qui ont eu lieu depuis 1976.
Toutefois, la science sociale n’est pas la seule ressource dont nous disposions pour juger de l’effet dissuasif de la peine de mort. Nous avons tout d’abord à notre disposition une expérience irréfutable : la peur de la mort est une passion extrêmement puissante et pour ainsi dire universelle. Nous pouvons le sentir en nous-mêmes et le constater régulièrement autour de nous. Dès lors, comment les assassins pourraient-ils être tous insensibles à la possibilité d’être condamnés à mort ? Dire que ceux qui parmi les criminels sont susceptibles d’être condamnés à mort ne prêtent pas attention à cette possibilité revient à en faire des êtres tout à fait à part, fondamentalement différents du reste de l’humanité. Cela n’est pas crédible. Au surplus nous avons les nombreux témoignages de criminels qui, une fois arrêtés, expliquent aux policiers ou aux juges comment, en certaines occasions, la peur des conséquences légales de leurs actes leur a fait modifier leur comportement. Certains, par exemple, expliquent candidement que si, durant tel ou tel cambriolage, ils n’ont pas fait usage de leur arme ou bien ont évité d’en avoir une sur eux, c’est parce qu’ils savaient risquer la peine de mort s’ils tuaient à cette occasion.


Même des esprits particulièrement sadiques et dérangés, même des criminels qui peuvent sembler être l’incarnation du mal et être inaccessibles à toute dissuasion prouvent, par leur comportement, qu’ils ne sont pas insensibles à la perspective du châtiment. Jeffrey Dahmer, par exemple, a consacré énormément de temps et d’efforts pour que ses meurtres ne soient pas découverts par la police. Il a parfois renoncé à mettre ses plans à exécution pour ne pas attirer l’attention. Cela signifie que la perspective du châtiment (en l’occurrence seulement la prison à vie, puisque le Wisconsin où il opérait n’avait pas la peine de mort), si elle n’a pas été suffisante pour le faire renoncer à ses activités criminelles, a néanmoins ralenti leur rythme. La plupart du temps Dahmer ne pouvait pas, sous peine d’être arrêté, agir comme il l’aurait voulu. La peur du châtiment a bien eu un certain effet dissuasif, et en conséquence des vies ont été sauvées.
En fait, il est hautement probable, pour ne pas dire plus, que l’existence de la peine de mort retient certains criminels de passer à l’acte à un moment ou l’autre, et par conséquent sauve des vies, même si nous ne pouvons pas savoir précisément combien.
Surtout, la question fondamentale concernant l’effet dissuasif de la peine de mort n’est pas de savoir si la perspective d’être exécuté est susceptible de retenir le bras de ceux qui sont prêts à commettre des meurtres, mais de savoir comment faire en sorte que la seule possibilité de commettre un meurtre soit considérée avec horreur par le plus grand nombre. Le grand juriste anglais James Fitzjames Stephen a parfaitement expliqué cela : « Certains hommes, probablement, s’abstiennent de tuer parce qu’ils craignent d’être pendus s’ils commettent un meurtre. Des centaines de milliers s’en abstiennent parce qu’ils considèrent avec horreur le fait de commettre un meurtre. Une raison essentielle pour laquelle ils considèrent le meurtre avec horreur est que les meurtriers sont pendus avec l’entière approbation de tous les gens raisonnables. » En exécutant certains assassins, la loi n’instille pas seulement la peur dans l’esprit d’autres assassins potentiels, elle réaffirme aussi le caractère intolérable, haïssable, du meurtre, elle raffermit le sens moral de la communauté dans son ensemble et rappelle à tous la majesté et l’intangibilité des règles morales, dont les lois pénales ne sont que l’expression : tu ne tueras point (mais aussi, bien sûr, tu ne convoiteras point le bien ni la femme d’autrui, etc. toutes transgressions non punies par la mort, mais qui méritent un châtiment proportionné).
Autrement dit, la loi pénale ne se contente pas de punir, elle contribue aussi à l’éducation morale de l’ensemble de la population. Le gain, en termes de vies sauvées, d’une telle éducation morale n’est pas susceptible d’être mesuré par des études quantitatives, et cependant son existence ne peut pas être sérieusement mise en doute.
Concluons sur cette question de la dissuasion en remarquant qu’il ne suffit pas, pour s’opposer à l’application de la peine capitale, de dire que nous ne sommes pas certains qu’elle est dissuasive. Si nous n’avons pas de certitude concernant son effet dissuasif, il semblerait judicieux de continuer à l’employer : mieux vaut exécuter d’horribles assassins s’il existe une possibilité que cela sauve des vies innocentes, plutôt que de garder ceux-ci en vie au risque que cela ait pour conséquence la mort d’innocents. Or, à tout le moins, il impossible d’affirmer catégoriquement que la peine de mort ne dissuade pas, pour ne pas dire que la présomption qu’elle dissuade est très forte.

Le repentir

Les catholiques qui s’opposent à la peine de mort, cependant, le font également bien souvent pour une raison plus spécifiquement chrétienne, ou qui semble telle : en ôtant la vie au condamné, nous lui ôtons aussi toute possibilité de repentir, et de rédemption. Cet argument est repris par exemple par le pape François :

« Par l’application de la peine capitale, on nie au condamné la possibilité de la réparation ou de la correction du préjudice causé; la possibilité de la confession, par laquelle l’homme exprime sa conversion intérieure; et de la contrition, passage vers la repentance et l’expiation, pour atteindre la rencontre avec l’amour miséricordieux de Dieu qui guérit. » (Lettre au président de la Commission Internationale contre la Peine de Mort, 20 mars 2015).

Cet argument touche sans aucun doute une corde sensible chez les catholiques, et chez les chrétiens de manière générale, mais il ne résiste pas un examen rationnel. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, le jugeait « sans consistance ». Il écrivait ainsi dans la Somme contre les Gentils :

« Le fait enfin que tant qu'ils vivent, les méchants peuvent s'amender, n'empêche pas qu'ils puissent être mis justement à mort, car le risque que fait courir leur vie est plus grand et plus certain que le bien attendu de cet amendement. D'ailleurs, à l'article de la mort elle-même ils ont la faculté de se convertir à Dieu par la pénitence. Et s'ils sont à ce point obstinés que jusque dans la mort leur cœur ne renonce pas au mal, on peut croire avec grande probabilité qu'ils ne reviendront jamais à résipiscence. » (III, 146)

Thomas d’Aquin souligne deux choses ici. D’une part qu’il ne suffit pas de dire qu’exécuter un méchant pourrait le priver de la possibilité de se repentir, encore faut-il comparer ce mal éventuel avec le mal qui résulterait du fait de le laisser en vie. Et nous en revenons à la question de la dissuasion et de l’éducation morale de la population. Et d’autre part, s’il est vrai que l’exécution du méchant raccourci le temps durant lequel il pourrait parvenir au repentir (quoique cet argument perde beaucoup de sa force dans un pays comme les Etats-Unis, où les multiples recours offerts aux condamnés et les précautions prises pour ne pas exécuter d’innocents ont souvent pour conséquence que la sentence de mort n’est exécutée que bien des années après avoir été prononcée. Un délai d’une vingtaine d’années n’est pas rare), il est sans doute vrai aussi que la perspective d’être exécuté pourrait grandement faciliter ce repentir. Comme le disait Samuel Johnson : « La perspective d’être pendu au petit matin concentre merveilleusement l’esprit ».
Non seulement la certitude de mourir dans un délai rapproché porte naturellement la plupart des êtres humains à penser à leurs fins dernières, et à au moins envisager l’éventualité qu’ils pourraient avoir des comptes à rendre à leur Créateur, mais le fait même de savoir qu’il va être exécuté pour ce qu’il a commis peut aider le criminel à prendre pleinement conscience de la gravité de ses actes ; et ainsi faciliter son repentir. Et de fait, le nombre de meurtriers ayant exprimé du repentir lorsqu’ils étaient dans le couloir de la mort est étonnement élevé. Seul Dieu, bien entendu, peut savoir si ce repentir était sincère. Mais ces expressions de repentir de la part d’êtres a priori abominablement dépravés et qui n’avaient, auparavant, jamais manifesté le moindre scrupule ou le moindre remords sont, à tout le moins, un indice que la peine de mort, loin d’empêcher le repentir, le facilite.
En vérité, l’accent placé par le christianisme sur le repentir comme la voie du salut, loin d’affaiblir la cause de la peine de mort, renforce plutôt celle-ci. Comme instrument de justice en ce monde, et comme instrument de salut dans l’au-delà.

L’erreur judiciaire

Dans cette même lettre datée du 20 mars 2015, le pape François avançait la considération suivante :

« La peine de mort perd toute légitimité en raison de la sélectivité défectueuse du système pénal et face à la possibilité de l’erreur judiciaire. La justice humaine est imparfaite, et le fait de ne pas reconnaître sa faillibilité peut la transformer en source d’injustices. »

La question de l’erreur judiciaire est en effet particulièrement prégnante dès lors que la peine capitale peut être prononcée. Cependant, nous ne devons pas, comme le fait le pape François, surestimer le poids de cette considération. Tout d’abord, si des erreurs judiciaires peuvent en théorie toujours être commises, il faut aussi constater que, dans les démocraties libérales, lorsque la vie de l’accusé est en jeu, un luxe de précautions est mis en œuvre pour se prémunir contre le risque de condamner un innocent, et les cas prouvés d’innocent ayant été exécutés sont fort rares. Aux Etats-Unis, par exemple, en examinant soigneusement toutes les données disponibles, Feser et Bessette parviennent à la conclusion que, sur les quelques 1400 condamnés exécutés depuis 1976, il est possible que un ou deux au maximum l’aient été pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et encore cela est-il loin d’être sûr. 
Cependant, dira-t-on, pourquoi risquer ne serait-ce que l’exécution d’un seul innocent ?
La réponse est : parce que, dans les conditions actuelles, le bien qui résulte de l’application de la peine de mort est supérieur au mal qui peut résulter de son application à tort.
Oui, toutes les institutions humaines sont imparfaites, y compris celles qui ont pour fonction de nous protéger contre les méchants. Nous armons par exemple, en France, plus de deux cent mille policiers et gendarmes, sans même compter les policiers municipaux, bien que nous sachions que, occasionnellement, un policier ou un gendarme utilisera son arme à mauvais escient et tuera un innocent, ou bien qu’un criminel dérobera l’arme d’un fonctionnaire et s’en servira pour tuer. Nous acceptons ce risque car nous sommes, à juste titre, convaincus que le bien qui résulte quotidiennement du fait d’armer les forces de l’ordre est supérieur au mal qui peut naitre, en de rares occasions, du mauvais usage de ces armes. Il en va de même pour la peine de mort. Cette peine sert le bien commun, mais cette contribution au bien commun a pour contrepartie inévitable le risque qu’un innocent puisse être exécuté. Il est raisonnable d’accepter ce risque, car, au sein de nos démocraties libérales la peine de mort, par la dissuasion, la neutralisation et la rétribution protège bien plus de vie innocentes qu’elle n’est susceptible d’en menacer.

***

La manière dont, depuis quelques décennies, la hiérarchie ecclésiastique, y compris au plus haut niveau, a pris position pour l’abolition de la peine de mort ne peut manquer de surprendre. Cette opposition à la peine capitale se présente en effet souvent comme une opposition catégorique, une opposition au principe même de la peine de mort, comme par exemple lorsque le pape François affirme que celle-ci serait « une offense à l’inviolabilité de la vie et à la dignité de la personne humaine qui contredit le dessein de Dieu sur l’homme et sur la société, ainsi que sur la justice miséricordieuse, et empêche de se conformer à n’importe quelle finalité juste des peines. Cela ne rend pas justice aux victimes mais fomente la vengeance. »
Or une telle opposition catégorique, appuyée notamment, comme c’est le cas ici, sur des considérations tirées de la doctrine catholique, est tout simplement intenable. Rien, ni dans les Saintes Ecritures, ni dans la Sainte Tradition, ni dans l’histoire de l’Eglise ne permet de nier la légitimité de peine capitale. Un pape qui déclarerait ex-cathedra que la peine de mort est incompatible avec l’enseignement de l’Eglise ferait inévitablement voler en éclats le dogme de l’infaillibilité, soit pour lui-même, soit pour ses prédécesseurs, et ouvrirait la voie à une remise en cause successive de toutes les positions constantes de l’Eglise, que cela soit sur l’avortement, sur l’euthanasie, le divorce, le « mariage » des homosexuels, etc.
C’est donc pour le moins un jeu très dangereux que joue en ce moment une partie de la hiérarchie catholique, et on peut se demander ce qui pousse tant d’hommes d’Eglise haut placés à embrasser de manière si imprudente la cause de l’abolition de la peine de mort.
Une raison à cela est peut-être justement que l’Eglise continue à maintenir fermement des positions hautement impopulaires, et de plus en plus mal comprises dans des sociétés largement déchristianisées, en s’opposant à l’avortement, à l’euthanasie, à la fornication, etc. Cela a pour conséquence de soumettre la hiérarchie catholique à un flot continu de critiques, de moqueries et de pressions de la part des faiseurs d’opinions, journalistes, intellectuels, activistes politiques, etc. La tentation est donc très forte de trouver au moins un point d’accord avec leurs contempteurs, de trouver un moyen d’appartenir pour une fois au camp des progressistes plutôt qu’à celui des réactionnaires. Rejoindre le camp des abolitionnistes peut sembler un bon moyen d’y parvenir.
Mais c’est une erreur, et une erreur grave.
On entend parfois, dans les rangs catholiques, affirmer de manière un peu sotte que la peine de mort serait contraire à la « culture de la vie » que l’Eglise cherche à promouvoir. Ce qui a autant de sens que de dire, par exemple, que punir les délinquants par de la prison ou des amendes serait contraire à une « culture de la liberté » ou à une « culture de la propriété ». En privant les kidnappeurs de leur liberté, nous encourageons au contraire le respect de la liberté d’autrui, en infligeant des amendes aux voleurs nous encourageons au contraire le respect de la propriété d’autrui. Et en exécutant les pires assassins, nous réaffirmons la dignité de la vie humaine. La peine de mort, loin d’être contraire à une authentique « culture de la vie », en est une partie intégrante.
On peut d’ailleurs remarquer que, en dehors des rangs de l’Eglise catholique, les abolitionnistes se recrutent presque toujours parmi les fervents défenseurs de l’avortement, de l’euthanasie, de la « liberté » sexuelle, de la dépénalisation des drogues, etc. Cela se comprend aisément, car la prémisse commune à toutes ces positions, c’est la souveraineté de l’individu et le refus de toute loi morale transcendante. Une prémisse qui est totalement incompatible avec le christianisme. Une prémisse qui est précisément ce que l’Eglise cherche, théoriquement, à combattre de toutes ses forces.

Rien que la compagnie en laquelle ils se trouvent devrait alerter les dignitaires de l’Eglise sur l’erreur grave qu’ils sont en train de commettre. Lutter pour l’abolition de la peine de mort ne sert absolument pas le bien commun. Ni le bien de l’Eglise.

jeudi 6 juillet 2017

A Simone Veil la patrie reconnaissante?



A travers l’hommage national rendu à Simone Veil et son entrée annoncée au Panthéon, ce sont en fait nos « élites » politiques et intellectuelles qui se rendent hommage à elles-mêmes.

La classe jacassante rentre au Panthéon par femme interposée.

Pourquoi donc Simone Veil est-elle en passe d’être transformée en sainte laïque ? Parce que sa vie et sa carrière politique se trouvent à l’exacte croisée de toutes les idées fétiches de ceux qui habitent « le cercle de la raison ». S’incliner devant Simone Veil, c’est s’incliner devant les trois divinités qui forment le véritable panthéon de nos « élites », à savoir : l’antiracisme et « le ventre toujours fécond de la bête immonde » qui permet de démoniser ses adversaires politiques et de verrouiller le débat public, puisque Simone Veil était une rescapée de la Shoah ; la souveraineté de l’individu, sous la forme de la « libération » sexuelle et du « jouissez sans entraves », puisque le principal titre de gloire de Simone Veil est d’avoir légalisé l’avortement ; et enfin la « construction européenne », c’est-à-dire la dissolution des nations dans l’extase européenne qui est censée nous apporter une paix éternelle sur le continent (et accessoirement la prospérité), puisque Simone Veil était une fervente européiste.

C’est évidemment ce qu’il y a d’insupportable pour tout esprit un peu libre dans cet hommage si appuyé à Simone Veil, et dans cette panthéonisation expresse : l’autocélébration bruyante, obscène, de nos « élites » ; cette manière de sanctifier leurs idées en sanctifiant une femme ; et puis aussi le mensonge qui est la condition de cette sanctification.

Car si Simone Veil fit incontestablement une belle carrière politique, en étant deux fois ministre et présidente du Parlement européen, il n’est simplement pas vrai qu’elle fut une personnalité politique particulièrement remarquable, si du moins nous voulons donner un contenu objectif à la grandeur politique. Un grand homme politique (entendu au sens générique, donc aussi une femme, bien entendu) est quelqu’un qui a accompli une grande tâche, grande par la difficulté de l’entreprise et par la noblesse de la cause. C’est aussi quelqu’un qui doit avoir une intelligence politique sortant de l’ordinaire : la grandeur va avec la capacité à prévoir le déroulement des évènements, les conséquences de nos actions. Une grande réalisation due au hasard, à un simple concours de circonstances, n’est pas vraiment une grande réalisation.

Or la légalisation de l’avortement, qui est ce pourquoi Simone Veil est aujourd’hui portée aux nues, ne fut ni une entreprise particulièrement difficile, ni une cause particulièrement noble.

Bien sûr, le vote de sa loi ne fut pas un chemin de roses pour elle, qui dut affronter des débats houleux au Parlement, qui fut personnellement attaquée, insultée même parfois, qui fut haïe aussi, et qui le reste dans certains cercles restreints. Mais il est nécessaire de replacer les choses en perspective. La politique est toujours un sport de combat, et celui qui veut participer à la chose publique doit accepter de prendre des coups, y compris bas, et doit aussi accepter d’en donner. Les débats houleux, les attaques ad hominem, la mauvaise foi, les cris, les hourvaris, les insultes même, ont toujours fait partie et feront toujours partie de la vie parlementaire. Il est de la nature de la politique de brasser de grandes passions, et il est de la nature des démocraties de porter les passions politiques à un point très élevé. Un coup d’œil sur les débats parlementaires de la troisième République, par exemple, devrait suffire à nous convaincre que ce qu’a subi Simone Veil lors de la discussion de la loi qui porte son nom, tout en étant rude, n'a rien eu de l’ordalie parlementaire que certains dépeignent aujourd’hui. Faut-il rappeler qu’en d’autres temps, pas si lointain, ces assauts verbaux pouvaient se terminer de manière sanglante, sur le pré au petit matin ? Clémenceau participa à douze duels durant sa carrière parlementaire, et, de l’autre côté de l’Atlantique, Alexander Hamilton fut tué par le vice-président Aaron Burr un jour de juillet 1804.

Simone Veil, soutenue par le président de la République en personne et par la plupart des faiseurs d’opinion, ne mit sérieusement en danger ni sa personne ni sa carrière politique en portant la légalisation de l’avortement. Ce sont là des faits objectifs, indépendants du jugement que l’on peut porter sur le contenu de cette loi.

Le travail de persuasion ne fut pas non plus particulièrement titanesque. La réalité est que la légalisation de l’avortement est la queue de la comète de ce que l’on a appelé la « libération sexuelle ». Dès lors qu’il était admis que la sexualité devait être « libérée », c’est-à-dire séparée du mariage et des responsabilités familiales, qu’elle devait pouvoir devenir une activité purement récréative, la légalisation de l’avortement devait inévitablement suivre. Or en 1974 la grande révolution avait déjà eu lieu. Le deuxième sexe avait été publié un quart de siècle plus tôt. L’homosexualité avait été sortie du DSM. La vente de la pilule contraceptive était autorisée. Mai 68 avait ébranlé jusqu’au fond toutes les structures d’autorité de la société française. L’Eglise catholique était partout en repli. En 1974, comme le dit justement Chantal Delsol, Valery Giscard d’Estaing et Simone Veil ont simplement « constaté que de chrétienne notre société devenait « païenne », et ils en ont tiré les conséquences ».

La muraille qui a été abattue le jour du vote de la loi était en réalité profondément minée depuis longtemps et n’attendait qu’une faible poussée pour s’effondrer.

On peut juger qu’il était nécessaire de faire s’effondrer cette muraille. Que dès lors que, dans les faits, il devenait impossible de réprimer les avortements à cause de l’évolution des mœurs, et que d’autre part cette même évolution des mœurs devait faire se multiplier les cas de grossesses « non désirées », il était nécessaire de sortir les avortements de la clandestinité. De tirer l’ultime conséquence de la « libération sexuelle ». Cela peut se discuter, et des gens sérieux peuvent être en désaccord sur ce point difficile.

Mais il ne parait pas possible de tenir la légalisation de l’avortement pour une noble cause. Si, comme le disait Simone Veil elle-même, et comme le répètent depuis tous les partisans de cette légalisation, l’avortement est toujours un drame pour les femmes qui l’accomplissent, le rendre légal permet peut-être de sauver des vies (des vies de femmes, s’entend), mais cela ne peut être considéré que comme un mal nécessaire. Il n’y a rien de grand dans le fait de permettre à une femme d’étouffer la vie qu’elle porte en elle. Peut-être cela est-il préférable au fait de le lui interdire. Peut-être cela engendre-t-il moins de maux. Mais c’est une triste nécessité. Certainement pas une grande réalisation dont on pourrait se glorifier.

Au surplus, il est juste de dire que Simone Veil n’a sans doute pas mesuré la portée de ce qu’elle faisait. Faisons lui crédit d’avoir été sincère. D’avoir cru bien faire et d’avoir exprimé exactement ce qu’elle pensait lors du débat parlementaire. Or ce qu’elle pensait, et la manière dont elle concevait sa loi, est bien loin de ce que celle-ci est devenue aujourd’hui.

Que disait Simone Veil en 1974 ? Que si son projet admettait la possibilité d’une interruption de grossesse, c’était « pour la contrôler, et, autant que possible, en dissuader la femme ». Qu’il fallait prévoir une procédure conduisant la femme à « mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de prendre ». Que l’avortement ne devait pas être pris en charge par la sécurité sociale afin de « souligner la gravité d’un acte qui doit rester exceptionnel ». Que la société « tolère l’avortement mais qu’elle ne saurait ni le prendre en charge ni l’encourager ». Elle disait aussi : « je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. »

Or que constatons-nous aujourd’hui ? Que l’avortement est désormais revendiqué comme une liberté individuelle, un choix qui ne regarde que la femme qui le pratique, et elle seule. Que la condition de « détresse » a été supprimée de la loi, ainsi que le délai de réflexion obligatoire. Que la seule idée qu’il serait légitime d’essayer de persuader une femme de ne pas recourir l’avortement est devenue anathème, ce qui a conduit à la création du « délit d’entrave numérique ». Que l’avortement est pris en charge à 100% par la sécurité sociale. Bref, que tout est fait pour faire de l’avortement un acte banal et insignifiant et que, comme le dit Chantal Delsol : « Ce n’est pas qu’on a désormais le droit de prôner l’IVG. C’est plutôt qu’on y est obligé. »

Cette évolution était entièrement prévisible dès le départ. Il suffisait de lire et d’écouter les féministes qui réclamaient depuis longtemps la légalisation de l’avortement. Simone de Beauvoir disait bien que l’avortement ne devrait pas être envisagé avec réticence ni regretté une fois accompli. Il suffisait de réfléchir à la signification de la « libération sexuelle », et à ce qu’implique la poursuite de l’égalité hommes-femmes en matière de sexualité.

Cette évolution était prévisible, mais Simone Veil ne l’a pas prévu. Non seulement ne l’a-t-elle pas prévu, mais elle n’a rien dit lorsque l’esprit de sa loi a été peu à peu détourné puis ouvertement violé. Cette femme, semble-t-il, de mœurs et d’opinions plutôt conservatrices, a accepté sans protester de devenir l’icône et le bouclier des progressistes les plus acharnés et les plus agressifs.

Il n’est pas interdit de penser que cette femme qui fut courageuse dans les camps, face à la mort, a manqué du courage moral nécessaire pour s’opposer aux faiseurs d’opinion et de réputation, pour encourir la réprobation de la part de ses « amis » et admirateurs, car courage physique et courage moral sont deux choses différentes.

Mais, quelle que soit la raison, elle n’a pas protesté.

Quant à son engagement en faveur de la construction européenne, faisons lui crédit là aussi de sa sincérité. Admettons qu’elle ait vraiment cru que la construction européenne était la condition de la paix pour les peuples européens. Admettons qu’elle ait vraiment cru que ladite construction était compatible avec le maintien d’une vie politique démocratique. Au moins dans les premières décennies de cette entreprise, cela avait quelque plausibilité. Mais, depuis un bon moment déjà, mettons depuis Maastricht, il est devenu évident pour tout esprit même modérément perspicace que les espoirs placés dans l’Union Européenne ne se sont pas réalisés, et ne se réaliseront pas. Comme l’écrit Pierre Manent, en France « la conviction que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’« au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. »

Certains, bien sûr, contesteront ce diagnostic sévère. Mais il est un diagnostic qui est partagé désormais même par les europhiles les plus fervents : l’Union Européenne souffre de ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « un déficit démocratique ». Ce diagnostic est unanimement admis au moins depuis le traité de Maastricht. Une plaisanterie court depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a aujourd’hui développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.

Dès le départ, la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipé des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé. Il est désormais bien entendu, au sein des institutions et de l’administration européenne, que le désaccord des populations concernées ne saurait en aucun cas arrêter la « construction européenne ». Il est donc préférable de ne jamais consulter les peuples directement et si, par malheur, l’un d’eux était tout de même appelé à se prononcer et s’avisait de voter « non » à une quelconque « avancée européenne », il sera toujours possible de passer outre d’une manière ou d’une autre. Lorsque les Danois, en 1992, et les Irlandais, en 2001 et 2008, refusèrent un traité européen, ils se virent signifier sans ménagements qu’il leur fallait recommencer - jusqu’à obtenir le bon résultat. Lorsque les Français et les Néerlandais rejetèrent le « Traité Constitutionnel Européen», en 2005, le résultat du vote fut simplement contourné, après avoir observé un court délai de décence.

Pour sauver les apparences, y compris vis-à-vis d’eux-mêmes, les eurocrates ont développé une version européenne de ce que Engels appelait la « fausse conscience » : si seulement les peuples européens n’étaient pas manipulés par des médias à la solde de milliardaires eurosceptiques, si seulement ils n’étaient pas soumis aux sirènes démagogiques des nationalistes, si seulement il pouvait y avoir un débat informé et dépassionné sur la question européenne, alors sûrement, sûrement, ils verraient que l’approfondissement de l’intégration est dans leur intérêt. Mais en attendant que cela soit le cas, il appartient à ceux qui voient clair - c’est-à-dire aux partisans de cette intégration - de prendre les « bonnes » décisions, même si cela va à l’encontre des souhaits exprimés par les populations.

La vérité effective de la « construction européenne », c’est le dépérissement des démocraties nationales et leur remplacement par un despotisme administratif qui, pour être relativement doux et pour se vouloir éclairé, n’en prive pas moins les peuples européens de l’un de leurs biens les plus précieux : la liberté politique, sans laquelle toutes les libertés individuelles deviennent essentiellement précaires.

Il est donc faux de dire, comme l’a fait notre Dieu-Président, que Simone Veil a placé sa vie « sous l’égide de la République », si du moins nous voulons conserver au mot République un minimum de sens.

La réalité est malheureusement que Simone Veil a placé sa vie politique sous l’égide de la destruction de la République française. Très vraisemblablement sans le comprendre ni le vouloir. Mais le résultat est là.

Simone Veil fut en son temps une femme politique importante. Elle fut plus encore une femme populaire. Les drames terribles qu’elle a traversé très jeune ne peuvent que susciter la compassion, et une certaine admiration pour sa résilience. Ce que l’on connait de sa vie familiale laisse penser qu’elle fut une bonne mère et une bonne épouse, s’il est encore permis de dire de telles choses. Mais rien ne justifie objectivement qu’elle repose au Panthéon. Rien du moins ne le justifierait si la panthéonisation obéissait encore à des critères objectifs, si elle récompensait la véritable grandeur et les services exceptionnels rendus à la patrie. On sait bien que tel n’est plus le cas. Rentrer au Panthéon a aujourd’hui à peu près autant de signification que de recevoir la Légion d’Honneur ou l’Ordre National du Mérite. Les critères d’attribution sont devenus, la plupart du temps, la proximité idéologique avec les gouvernants du moment et la simple popularité.


L’entrée au Panthéon de Simone Veil est donc juste un mensonge de plus, parmi beaucoup d’autres. Mais nous ne devons pas oublier qu’il s’agit d’un mensonge.