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jeudi 1 juin 2017

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine



Il y a presque deux ans de cela, j’avais trouvé dans The Claremont Review of Books un long article de Christopher Caldwell, au sujet de la Russie et de Poutine, qui m’avais semblé fort intéressant. J’avais hésité un moment à la traduire, mais la longueur de l’article et le manque de temps m’avaient découragé. Et puis, il y a peu, je suis tombé sur l’article ci-dessous, qui est une sorte de résumé du premier. Cette fois, n’écoutant que mon courage, je l’ai traduit pour vous. Il n’est pas vraiment nécessaire de me remercier, mais si vous y tenez beaucoup…

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine

Christopher Caldwell, Imprimis, March 2017, vol 46, n°3

Vladimir Poutine est un puissant symbole idéologique et un révélateur idéologique hautement efficace. Il est un héros pour les populistes conservateurs partout dans le monde, et il est anathème pour les progressistes. Je ne veux pas le comparer à notre propre président, mais si vous en savez suffisamment à propos de ce que tel Américain pense de Poutine, vous êtes probablement capable de dire ce qu’il pense de Donald Trump.
Laissez-moi souligner dès le début que ceci ne sera pas une conférence sur ce qu’il faut penser de Poutine, vous êtes tous capables de vous faire votre propre idée à ce sujet, mais plutôt sur comment penser à propos de Poutine. Et sur ce point, il faut se rappeler une vérité élémentaire, bien que souvent oubliée. Nos gouvernants mondialistes peuvent bien avoir dénigré la souveraineté depuis la fin de la guerre froide, cela ne signifie pas qu’elle ait cessé un seul instant d’être le sujet primordial de la politique.
Vladimir Vladimirovitch n’est pas le président d’une ONG féministe. Il n’est pas un activiste pour les droits des transgenres. Il n’est pas un médiateur appointé par les Nations Unies pour préparer et dispenser des présentations Power Point au sujet de l’énergie verte. Il est le dirigeant élu de la Russie – un pays rude, relativement pauvre et militairement puissant qui dans les dernières années a fréquemment été humilié, volé, et trompé. Sa tâche a été de protéger les prérogatives et la souveraineté de son pays dans un système international qui cherche à éroder la souveraineté de manière générale, et considère la souveraineté russe en particulier comme une menace.

Selon les critères américains, Poutine n’a montré au mieux qu’un respect sporadique pour le processus démocratique. Il a réprimé des manifestations pacifiques. Des opposants politiques ont été arrêtés et emprisonnés tout au long de son règne. Certains ont même été assassinés : Anna Politovskaïa, la journaliste militante qui a couvert le conflit tchétchène, abattue dans son appartement à Moscou en 2006 ; Alexandre Litvinenko, l’espion empoisonné au polonium 210 à Londres quelques mois plus tard ; l’activiste Boris Nemtsov, abattu sur un pont à Moscou début 2015. Bien que les preuves reliant ces assassinats à l’entourage de Poutine soient indirectes, elles méritent d’être examinées.
Cependant, si nous devions faire usage de critères traditionnels pour juger des gouvernants, des critères qui incluent la défense des frontières et la prospérité nationale, Poutine serait considéré comme l’homme d’Etat prééminent de notre époque. Sur la scène mondiale, qui donc peut se mesurer à lui ? Seulement le turc Recep Tayyip Erdogan.
Lorsque Poutine s’est emparé du pouvoir au cours de l’hiver 1999-2000, son pays était sans défense. Il était en faillite. Il était dépecé par ses nouvelles élites cleptocrates, de connivence avec ses anciens rivaux impériaux, les Américains. Poutine a mis un terme à cela. Dans la première décennie de ce siècle, il a fait ce que Kemal Atatürk a fait en Turquie dans les années 1920. A partir d’un empire en voie d’effondrement, il a restauré un Etat-nation, et lui a donné une cohérence et un but. Il a mis au pas les ploutocrates de son pays. Il lui a redonné sa puissance militaire. Et il a refusé, avec une rhétorique de plus en plus abrupte, d’accepter pour la Russie le rôle subordonné dans un système mondial dirigé par les Américains que lui dessinaient les politiciens et les hommes d’affaire étrangers . Ceux qui votent pour lui estiment qu’il a sauvé son pays.
Pourquoi les intellectuels américains sont-ils de tels idéologues lorsqu’ils parlent du « système international » ? Probablement parce que les intellectuels américains ont inventé ce système, et parce qu’ils sont persuadés qu’il ne pourra jamais exister de raison historique légitime pour laquelle un homme politique se dresserait contre ce système. Ils ont nié l’existence d’une telle raison lorsque Rodrigo Duterte est arrivé au pouvoir aux Philippines. Ils font de même avec Donald Trump. Et ils l’ont fait avec Poutine. Ils supposent qu’il s’est élevé des rangs du KGB à seule fin d’incarner un mal que nos vertueux gouvernants pourraient éradiquer.

Poutine n’a pas surgi de nulle part. Les Russes ne se contentent pas de le tolérer, ils le vénèrent. Vous pouvez mieux comprendre pourquoi il a régné depuis dix-sept ans si vous vous rappelez que, dans les quelques années qui ont suivi la chute du communisme, l’espérance de vie moyenne en Russie était tombée en dessous de celle du Bangladesh. C’est une déchéance qui doit être attribuée à Boris Eltsine. L’opportunisme intrépide de Eltsine a fait de lui un adversaire indispensable du communisme, à la fin des années 1980. Mais cela a aussi fait de lui un mauvais père fondateur pour un Etat moderne. Alexandre Soljenitsyne, dont les écrits au sujet du communisme lui donnent quelques titres à être considéré comme le plus grand homme du 20ème siècle, estimait que les gouvernants post-communistes avaient rendu l’état du pays pire encore. En l’an 2000, Soljenitsyne écrivait : « Le résultat de l’ère Eltsine est que tous les secteurs fondamentaux de notre vie politique, économique, culturelle et morale ont été détruits et pillés. Allons-nous continuer à piller et détruire la Russie jusqu’à ce que plus rien ne subsiste ? » Cette année-là Poutine est arrivé au pouvoir. Il était la réponse à la question posée par Soljenitsyne.
Poutine fit deux choses qui lui gagnèrent la loyauté de Soljenitsyne et de bien d’autres Russes : il a mis au pas les milliardaires qui pillaient le pays, et il a redonné un statut international à la Russie. Examinons-les tour à tour.
La Russie conserve des éléments kleptocratiques, basés sur un contrôle oligarchique des ressources naturelles. Mais nous devons nous souvenir que Poutine a hérité de cette kleptocratie. Il ne l’a pas créé. Le transfert des ressources naturelles de la Russie aux mains de communistes liés au KGB, qui se prétendaient des hommes d’affaires, a été un moment tragique pour la Russie. Ce fut aussi un moment honteux pour l’Occident. Les politologues occidentaux fournirent au vol une couverture idéologique, en le présentant comme une « transition vers le capitalisme ». Les entreprises occidentales, y compris les banques, fournirent les capitaux.
Laissez-moi insister sur ce point. Les oligarques qui transformèrent la Russie en une ploutocratie armée en l’espace d’une demi-décennie après la chute du communisme, en 1991, prétendaient être des capitalistes. Mais ils étaient pour la plupart des hommes qui avaient été formés à être la prochaine génération de la nomenklatura communiste – des gens comme Boris Bérézovsky, Vladimir Goussinsky et Mikhail Khodorkovsky. Ils étaient ceux qui connaissaient la nature et l’étendu des avoirs de l’Etat, et ils contrôlaient les programmes de privatisation. Ils avaient accès aux financements occidentaux, et ils étaient prêts à user de la violence et de l’intimidation. Ils s’emparèrent donc du pouvoir, exactement comme ils avaient prévu de le faire à l’époque, lorsqu’ils étaient à l’école des cadres du parti communiste, mais désormais en tant que propriétaires, et non en tant que bureaucrates. Dans la mesure où, à l’époque communiste, l’Etat possédait tout, cela représentait un gain pour le moins substantiel. Le règne de Eltsine fut bâti sur les fortunes de ces milliardaires, et vice-versa.
Khodorkovsky est récemment devenu le symbole des abus de pouvoir de Poutine, parce que Poutine l’a fait condamner à dix ans de prison. Le procès de Khodorkovsky ne correspondait certainement pas aux critères occidentaux. Mais la privatisation orchestrée par Khodorkovsky était parmi les plus obscènes de toutes. Dans sa récente biographie de Poutine, Steven Lee Myers, l’ancien correspondant du New-York Times à Moscou, a calculé que Khodorkovsky et ses associés avaient payé 150 millions de dollars dans les années 1990 pour acquérir l’unité de production principale de la compagnie pétrolière Yukos, qui fut ensuite évaluée à environ 20 milliards de dollars en 2004. En d’autres termes, ils ont acquis une partie de la ressource essentielle de la Russie – son pétrole – pour moins de 1% de sa valeur. Poutine a fini par nommer ces gens « les milliardaires d’Etat ». Il considérait que ces hommes pillaient la Russie, et il s’est efforcé de rendre au pays ce qui lui avait été volé. Il a également compris que la Russie avait besoin de reprendre le contrôle de ses vastes réserves de gaz et de pétrole, desquelles dépendaient la plupart des pays européens, car elles étaient le seul levier géopolitique qu’il lui restait.
L’autre chose que fit Poutine fut de restaurer le statut international de la Russie. Il arriva au pouvoir une décennie après que son pays ait subi en Afghanistan une défaite comparable à celle du Vietnam. A la suite de cette défaite, la Russie avait été incapable de mettre fin à un soulèvement islamiste sanglant en Tchétchénie. Et pire que tout, elle avait été humiliée par les Etats-Unis et l’OTAN au cours de la guerre de Serbie en 1999, lorsque l’administration Clinton avait soutenu un mouvement d’indépendance nationaliste et islamiste au Kosovo. Ce fut la dernière guerre pendant laquelle les Etats-Unis combattirent aux côtés d’Oussama Ben Laden, et les Etats-Unis utilisèrent cette occasion pour montrer à la Russie la place très modeste qui était la sienne dans l’ordre international, en la traitant comme une nuisance et une arrière-pensée. Poutine devint président un an après que Eltsine ait été amené à consentir au démembrement de l’allié de la Russie, la Serbie, et en entrant en fonction Poutine déclara : « nous ne tolèrerons aucune humiliation infligée à l’orgueil national des Russes, ou aucune menace envers l’intégrité territoriale du pays. »
La dégradation de la position internationale de la Russie représentée par la guerre de Serbie est ce à quoi Poutine faisait allusion dans sa déclaration fameuse selon laquelle l’effondrement de l’URSS avait été « la plus grande catastrophe géopolitique de ce siècle ». Cette affirmation est souvent mal comprise ou présentée sous un faux jour : elle ne signifiait nullement qu’il avait un quelconque désir de revenir au communisme. Mais lorsque Poutine a affirmé qu’il restaurerait la force de la Russie, il était sérieux. Il a refoulé les armées islamistes en Tchétchénie et au Dagestan et a adopté une ligne dure envers le terrorisme – y compris la décision de ne pas négocier avec les preneurs d’otages, même en secret.

Il y a un thème qui revient constamment dans la politique étrangère de la Russie, comme il l’a fait durant la plus grande partie de son histoire. Aucun autre pays, à l’exception d’Israël, n’a une frontière plus dangereuse avec le monde musulman. On pourrait penser que ce fait serait le prisme principal à travers lequel interpréter la conduite des Russes – un bon point de départ pour l’Occident afin d’essayer d’expliquer le comportement de la Russie qui, au premier abord, ne semble pas avoir de motivation évidente. Cependant, les protestations contre Poutine en Occident ne se sont absolument pas focalisées là-dessus. Elles ne se sont pas focalisées sur l’intervention de la Russie contre ISIS dans la guerre en Syrie, ou même sur le fait que la Russie ait donné asile à Edward Snowden, le fugitif qui a rendu public les informations secrètes des services de renseignement américains.
Les deux épisodes d’indignation concertée au sujet de Poutine parmi les progressistes occidentaux ont porté sur des questions insignifiantes pour le reste du monde, mais vitales au monde du progressisme. Le premier épisode se produisit en 2014 lorsque les jeux olympiques d’hiver, qui devaient avoir lieu à Sotchi, fournirent une occasion d’infliger à la Russie des dégâts économiques. La plupart des dirigeants mondiaux assistèrent bien volontiers aux jeux, depuis Mark Rutte (Pays-Bas) à Enrico Letta (Italie), Xi Jinping (Chine) et Shinzo Abe (Japon). Mais trois dirigeants – David Cameron, pour la Grande-Bretagne, François Hollande, pour la France, et Barack Obama, pour les Etats-Unis – ont provoqué l’ire des progressistes de leurs pays respectifs à propos d’une série de questions intérieures. Tout d’abord il y avait Khodorkovsky, le magnat du pétrole emprisonné ; Poutine le relâcha avant que les jeux olympiques ne commencent. Puis il y avait les jeunes femmes qui s’appelaient elles-mêmes les Pussy Riot, des « artistes » qui avaient été condamnées à de la prison pour avoir violé les lois russes contre le blasphème après qu’elles aient perturbé un office religieux en chantant des chansons obscènes au sujet de Dieu (les télévisions occidentales n’en ont presque jamais montré les traductions) ; Poutine les relâcha également avant les jeux. Enfin il y avait l’article russe 6.21, qui dans la presse américaine était décrit de manière étrange comme une loi contre « la soi-disant propagande homosexuelle ». Une traduction plus exacte de ce que cette loi interdit serait la promotion « des relations sexuelles non traditionnelles avec les enfants. » Maintenant, certains Américains pourraient souhaiter que la Russie prenne la religion ou l’homosexualité moins au sérieux tout en étant néanmoins frappés par le caractère très local de ces questions. Il y a quelque chose d’immodéré dans le fait de les transformer en incidents diplomatiques et de proférer toutes sortes de menaces à cause d’elles.
La seconde campagne contre Poutine a été la tentative, de la part de l’administration Obama sortante, de jeter le doute sur la légitimité de l’élection présidentielle de novembre dernier en sous-entendant que le gouvernement russe l’avait, d’une manière ou d’une autre « piraté ». Il s’agit là d’un épisode extraordinaire dans l’histoire de la fabrication de l’opinion. Je ne prétendrais certes pas posséder une quelconque compétence indépendante en matière de cyber-espionnage. Mais n’importe qui ayant lu la documentation publique sur laquelle repose cette accusation n’aura trouvé que des spéculations, des arguments d’autorité, et des tentatives de remplacer la logique par la répétition.
A la mi-décembre, le New-York Times a publié un article intitulé « Comment Moscou a pointé une arme parfaite sur l’élection américaine ». La plupart des affirmations contenues dans cet article provenaient de sources anonymes au sein du gouvernement et d’employés de Crowdstrike, la firme de cyber-sécurité employée par les Démocrates pour examiner un ordinateur piraté lors du Democratic National Comitee. Ils citent ceux qui travaillaient au sein du comité secret anti-piratage du DNC, y compris la présidente du parti, Debbie Wasserman Schultz, et l’avocat du parti, Michael Sussmann. Par la suite, un rapport du National Intelligence Council que le gouvernement rendit public en janvier révéla le cœur de l’affaire : plus de la moitié du rapport était consacrée à des plaintes au sujet de la partialité de RT, le réseau international de télévision du gouvernement russe.
Une fois encore, nous ne savons pas ce que savent les agences de renseignement. Mais il n’existe aucune preuve publique justifiant le fait que le sénateur de l’Arizona John McCain ait nommé ce que les Russes avaient fait « un acte de guerre ». S’il y en avait, la discussion au sujet de ces preuves aurait continué sous l’administration Trump, au lieu de simplement s’évaporer une fois celle-ci devenue inutile comme instrument politique.
Il y a eu deux autres scandales imaginaires au sujet de Poutine, qui se sont avérés n’avoir aucun fondement. En novembre, le Washington Post a publié une liste noire d’organes de presse ayant publié des « fausses nouvelles » au service de Poutine, mais la liste s’est révélée avoir été compilée essentiellement par un groupe d’activistes politiques louche, nommé PropOrNot, qui avait placé certains médias sur la liste pour la seule raison que les opinions de ces derniers coïncidaient avec celles de RT sur tel ou tel sujet. Puis, au mois de décembre, l’administration Obama a affirmé avoir trouvé dans le réseau électrique du Vermont un code informatique russe, qu’elle nomma de manière fort mélodramatique « le grizzly des steppes ». Mais c’était une erreur. Le soi-disant code russe pouvait être acheté sur le marché, et, selon un journaliste, il avait été découvert sur « un seul ordinateur portable, non connecté au réseau électrique ».

Les Démocrates se sont donnés énormément de mal pour discréditer Poutine. Pourquoi ? Il existe réellement quelque chose comme un Zeitgeist, l’esprit d’une époque. Un sujet particulier deviendra un objet de passion pour le tout le genre humain, et certains hommes en deviendront le symbole. Il y a un demi-siècle, par exemple, le Zeitgeist portait sur la décolonisation. Pensez à Martin Luther King, allant vers la Norvège pour recevoir son prix Nobel, et s’arrêtant à Londres pour faire un discours au sujet de l’apartheid sud-africain. Qu’est-ce que cela avait à voir avec lui ? En pratique, rien. Symboliquement, tout. C’était une occasion de s’exprimer au sujet de la question morale du moment.
Nous avons un Zeitgeist différent aujourd’hui. De nos jours, ce sont la souveraineté et l’auto-détermination qui sont les passions dominantes en Occident. La cause de cela a beaucoup à voir avec la manière dont la guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie s’est terminée. Dans les années 80 les deux pays étaient des grandes puissances, il est vrai ; mais en même temps ils étaient entravés. Les alliances qu’ils dirigeaient étaient conflictuelles. Après la chute du mur de Berlin, leur destin a divergé. Les Etats-Unis se sont vu offrir la chance de fixer les règles du système mondial, ce qu’ils acceptèrent avec enthousiasme. La Russie se vit offrir le rôle de celui qui se soumet au dit système.
A quel point ces rôles sont irréconciliables peut être mesuré en examinant le conflit de la Russie avec l’Ukraine, il y a deux ans. Selon la version américaine officielle, la Russie a envahi son voisin après qu’une glorieuse révolution ait renversé une ploutocratie. La Russie a ensuite annexé les bases navales ukrainiennes en Crimée. Selon la version Russe, le gouvernement ukrainien démocratiquement élu a été renversé par une insurrection armée soutenue par les Etats-Unis. Pour empêcher une OTAN hostile d’installer ses propres bases navales sur la mer noire, la Russie devait s’emparer de la Crimée, qui de toute manière est historiquement un territoire russe. Ces deux manières de décrire les évènements sont parfaitement correctes. Simplement un même mot peut signifier une chose différente pour les Américains et pour les Russes. Par exemple, nous disons que les Russes ne croient pas en la démocratie. Mais comme l’a fait remarquer le grand historien et journaliste Walter Laqueur : « La plupart des Russes en sont venus à penser que la démocratie est ce que leur pays a connu entre 1990 et 2000, et ils n’en veulent plus. »
Le point sur lequel je voudrais conclure est le suivant : nous n’arriverons à rien si nous présupposons que Poutine voit le monde de la même manière que nous. L’un des penseurs les plus indépendants au sujet de la Russie aujourd’hui est le reaganien Dana Rohrabacher, qui est un des représentants de la Californie au Congrès. Je me rappelle l’avoir vu se faire réprimander lors d’un dîner à Washington, il y a quelques années. Un autre invité lui disait qu’il devrait avoir honte, parce que Reagan se serait opposé à Poutine au nom de l’idéal des droits de l’Homme. Rohrabacher n’était pas d’accord. Le don qu’avait Reagan au sujet des affaires étrangères, disait-il, n’était pas son idéalisme. C’était sa capacité à fixer des priorités, à voir quelle était la plus grande menace. Aujourd’hui la plus grande menace pour les Etats-Unis n’est pas Vladimir Poutine.

Mais alors pourquoi les gens pensent-ils autant à Poutine ? Parce qu’il est devenu un symbole de l’auto-détermination nationale. Les populistes conservateurs le voient de la même manière que les progressistes, autrefois, voyaient Fidel Castro, comme la seule personne qui déclare qu’elle ne se soumettra pas au monde qui l’entoure. Vous n’aviez pas besoin d’être un communiste pour apprécier la manière dont Castro, quels que soient par ailleurs ses excès, parvenait à conquérir un espace d’autonomie pour son pays.

De la même manière, la conduite de Poutine ne peut manquer de lui attirer de la sympathie même de la part de certains ennemis de la Russie, de la part de ceux qui estiment que le système international les défavorise. De manière générale, si vous appréciez ce système, vous allez considérer Vladimir Poutine comme une menace. Si vous ne l’appréciez pas, vous éprouverez une certaine sympathie pour lui. Poutine est devenu un symbole de la souveraineté nationale dans son combat contre le globalisme. Il se trouve que cette bataille est la grande bataille de notre temps. Et comme l’a montré notre dernière élection, cela vaut également chez nous.

mardi 23 mai 2017

Penser avec Rousseau



L’Américain Arthur Melzer semble posséder le talent rare et précieux de présenter de manière claire et accessible, sans pour autant les déformer ou les mutiler, des questions philosophiques hautement complexes. En 2014 il avait publié, avec « Philosophy between the lines », ce qui me semble être LE livre définitif au sujet de l’écriture ésotérique, une question aussi fondamentale que, par sa nature même, obscure et, le plus souvent, très mal comprise. Après avoir lu Philosophy between the lines, j’avais découvert que, vingt-cinq ans plus tôt, Melzer avait publié un gros livre sur Rousseau, intitulé « The natural goodness of man », que je me suis empressé de me procurer, et de lire – aussi vite du moins que me le permettaient toutes mes obligations plus urgentes, c’est-à-dire, hélas, pas très vite.
The natural goodness of man est peut-être le meilleur livre sur Rousseau que j’ai lu, et votre serviteur en a lu un certain nombre, et de qualité.

Et je suis d’autant plus surpris de n’en avoir jamais entendu parler avant qu’il ne s’agit pas, comme c’est le plus souvent le cas, d’un ouvrage portant sur un aspect particulier de l’œuvre de Rousseau, mais au contraire d’un livre qui prétend exposer le « système » que constitue la pensée de Rousseau (c’est d’ailleurs son sous-titre). Autrement dit, Arthur Melzer s’essaye à la tâche redoutable de révéler la cohérence profonde de l’œuvre de celui qui s’est alternativement présenté au public comme « le citoyen de Genève » et comme « Jean-Jacques ».

Que cette tâche soit redoutable, n’importe qui ayant lu un peu sérieusement Rousseau peut en témoigner.

L’un des aspects les plus saillants et, pour certains, les plus rebutants, des écrits de Rousseau est en effet que, mis côte à côte, ceux-ci peuvent paraitre strictement contradictoires. Toute l’œuvre du Genevois est marquée par un dualisme presque brutal et l’exclusion apparemment systématique de toute position intermédiaire. Comment concilier, par exemple, le Contrat Social et La nouvelle Héloïse ? L’appel à une socialisation totale de l’être humain, dans laquelle l’individu se remet entièrement aux mains de la collectivité – ce qui a fait dire à certains que Rousseau était le précurseur du totalitarisme – avec des écrits peignant les charmes de l’amour et d’une vie familiale simple et retirée, loin des autres hommes et des affaires publiques ? Comment concilier le citoyen de Genève, admirateur de la rude vertu spartiate, et le promeneur solitaire, tout entier adonné à ses rêveries ? Comment concilier l’activité de Rousseau en tant qu’auteur et philosophe avec sa dénonciation des effets corrupteurs des sciences et des arts et son extrême scepticisme concernant les pouvoirs de la raison ? Comment accorder l’extrême égalitarisme de ses principes politiques avec le caractère non moins inégalitaire et élitiste de ses « maximes politiques » ? Sa dénonciation véhémente des méfaits de la propriété privée avec ses affirmations répétées au sujet du caractère « sacré » et fondamental du droit de propriété ?

Et l’on pourrait continuer longtemps la liste de ces contradictions apparentes.

En un mot, Rousseau est un auteur qui semble dire une chose puis son contraire, non seulement entre ses différents ouvrages, mais parfois même à l’intérieur de ceux-ci. Et non seulement il parait affirmer des choses contradictoires, mais il le fait en plus dans les termes les plus catégoriques et la rhétorique la plus passionnée qui soient.

Bref, Rousseau ne semble pas savoir où il habite, et il n’est pas absolument étonnant que certains aient pu conclure qu’il n’avait pas toute sa tête.

Pourtant l’auteur de l’Emile était parfaitement conscient du caractère paradoxal de ses écrits. « Lecteurs vulgaires, écrivait-il, pardonnez-moi mes paradoxes : il faut en faire quand on réfléchit ; et, quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxe qu’homme à préjugés. »
Ce qui devrait nous rendre moins prompts à conclure que Rousseau ne sait pas ce qu’il dit, mais qui ajoute aussi assurément à la longue liste des mystères à élucider à son sujet.

Melzer s’acquitte plus qu’honorablement du défi qu’il s’est lancé. Il nous montre comment ces innombrables contradictions apparentes découlent, non pas de changements d’opinion ou d’une incapacité à penser de manière rigoureuse, mais au contraire d’une stricte adhésion à un petit nombre de principes fondamentaux, ce que Rousseau lui-même a d’ailleurs toujours affirmé. C’est parce que Rousseau est systématique, parce qu’il est rigoureusement cohérent, qu’il doit nécessairement apparaitre à la plupart de ses lecteurs comme incohérent. Ou, pour le dire autrement, tout en pensant de manière très systématique, Rousseau écrit de manière non-systématique, le point second étant la conséquence logique du premier.

Ceux qui connaissent très bien l’œuvre du Genevois pourront peut-être trouver à redire à quelques détails de l’interprétation donnée par Melzer. Mais l’ensemble m’a paru très solide, et merveilleusement lumineux. Les principes fondamentaux de Rousseau, comme la bonté naturelle de l’être humain, et les conséquences politiques multiples qu’il en tire, sont expliqués aussi simplement qu’il est possible, et si Melzer s’attache surtout à démêler les complexités du Contrat Social, ouvrage notoirement difficile, c’est l’ensemble des écrits de Rousseau qui sont puissamment éclairés par son entreprise.

Toutefois, certains (à supposer qu’ils aient eu la patience de lire jusque-là) pourraient objecter : mais pourquoi donc faudrait-il lire Rousseau en premier lieu ? Quel ennui !

Il est vrai que de nos jours Rousseau n’a pas forcément très bonne presse, pour des raisons multiples. Ceux qui sont de sensibilité libérale trouvent abominables ses écrits politiques, qui leur semblent proto-totalitaires, ceux qui sont de sensibilité réactionnaire le détestent à cause de son rôle supposé dans la Révolution française, les féministes tombent en pamoison à la seule évocation de son nom à cause de ce qu’il a écrit sur les femmes, le côté très sentimental et moralisateur de certains de ses écrits s’accorde mal avec nos mœurs, à la fois cyniques et relâchées, le fait qu’il ait abandonné ses enfants suffit pour d’autres à le condamner non seulement en tant que personne mais en tant qu’auteur, etc.

Bref, il semble y avoir énormément de raisons de ne plus lire Rousseau. Sans compter qu’il existe aujourd’hui de moins en moins de gens qui savent vraiment lire, à la différence de simplement déchiffrer son alphabet, et Rousseau n’écrit que pour ceux qui savent lire.

Pourtant, les raisons de se plonger dans son œuvre sont encore bien meilleures. Je pourrais en énumérer beaucoup. Il y va notamment de notre connaissance de nous-mêmes, car comme le dit justement Melzer à la fin de son livre, nous sommes tous aujourd’hui inconsciemment rousseauistes. Mais, à vrai dire, la raison qui personnellement me semble la plus décisive est la suivante : Rousseau, lorsque nous le prenons au sérieux, c’est-à-dire lorsque nous le lisons dans l’idée qu’il savait parfaitement ce qu’il écrivait et qu’il est possible qu’il ait raison en tout, Rousseau nous oblige à sortir de nos catégories de pensée habituelles. Parce qu’il fait tenir ensemble des notions et des réalités qui semblent s’exclure mutuellement, il ébranle, et parfois même pulvérise, nos idées toutes faites, nos préjugés politiques et philosophiques. En accompagnant Rousseau dans ses tours et ses détours, nous sommes obligés de penser, au plein sens du terme. Nous faisons l’expérience de la véritable grandeur intellectuelle, qui est une chose très rare, nous nous ouvrons à la prodigieuse complexité des questions politiques et morales, nous apprenons l’humilité, qui va avec la conscience de son ignorance, en même temps que s’éveille normalement en nous un désir inextinguible de connaitre et de comprendre.

Pour donner une petite idée de la manière dont Rousseau nous oblige à sortir des sentiers battus et à réexaminer nos présupposés, je traduis un très court extrait du livre de Melzer.

« En ce qui concerne l’individualisme théorique qui est à la racine de la pensée de Rousseau, cela démontre non pas qu’il appartient au camp libéral, mais qu’il est un transfuge venu de ce camp. Il soutient que les principes individualistes, lorsqu’ils sont réellement pensés jusqu’au bout, nous ramènent à des prescriptions collectivistes. Il est d’accord pour partir de l’objectif libéral d’assurer les droits et le bien-être de l’individu – que cela soit compris comme la préservation dans le confort, ou bien (dans les théories ultérieures) comme l’autonomie morale, comme un individualisme farouche et autonome, ou bien comme le fait d’être fidèle à son moi unique et véritable. Mais, continue-t-il, précisément parce que les hommes sont naturellement des individus asociaux, une société libérale, individualiste, doit nécessairement produire une condition de désunion et d’exploitation universelle dans laquelle, en réalité, personne n’est en sécurité, personne n’est moral, personne n’est autonome, et personne n’est sincère. A l’intérieur de la société, le bien de l’individu nécessité l’abandon de l’individualisme ; il nécessite que tous les individus soient dénaturés et transformés en citoyens patriotes qui aiment la cité plus qu’eux-mêmes et leur vertu plus que leurs vies. Rousseau « déserte » du camp libéral en réfutant ses conclusions sur la base de ses propres prémisses individualistes. »

Comme tous les véritables philosophes – et ce sont des êtres très rares – Rousseau n’est jamais exactement là où nous nous attendons à le trouver. Derrière chaque double-fond il y a encore des tiroirs cachés, pleins de trésors. Et le plus extraordinaire est que cette merveilleuse richesse de pensée, cette prodigieuse finesse d’analyse, surgit sur la base de principes extrêmement réductionnistes. Pour Rousseau, l’homme à l’état de nature est un être très simple, qui ne se distingue pas des grands singes, si ce n’est précisément par sa malléabilité presque illimitée. Presque. Voilà encore une occasion de s’étonner, et de réfléchir.


Bien que j’aime beaucoup à citer Tocqueville et à m’appuyer sur lui lorsque j’écris sur des questions politiques, l’honnêteté m’oblige à dire que ce n’est pas ce cher Alexis qui a le plus contribué à ma formation intellectuelle. Il est difficile de savoir exactement quel auteur est celui dont j’ai le plus tiré profit, celui dont j’ai le plus appris. Mais si, pour réduire la difficulté du choix, je devais citer trois auteurs et non un seul, Rousseau serait certainement parmi ceux-là. Cela ne fait pas pour autant de moi un rousseauiste. Bien au contraire, c’est sa fréquentation assidue qui m’a permis de ne pas être « inconsciemment rousseauiste », et c’est en l’admirant que j’ai pu ne pas succomber à son charme. Cela pourra paraitre paradoxal, je le conçois, mais j’ai aussi appris de lui qu’il valait mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés.

mercredi 26 avril 2017

Vous avez dit "anti-système"?



Si l’on en croit les commentateurs unanimes, le grand perdant du scrutin de dimanche dernier aurait été « le système ». Et de fait, tous les candidats ont bien senti que le créneau porteur était désormais de taper à bras raccourcis sur le dit « système », et tous, pendant la campagne, ont en conséquence prétendu être « hors système » ou « anti système ».
Nous avons donc assisté au spectacle improbable et ridicule d’une classe politique unanime pour s’attaquer à un adversaire supposé tout-puissant et qui n’avait pourtant personne pour oser le défendre.
Et d’abord, qu’est-ce que le « système » en question que tous disent vouloir terrasser ? Nul ne semble capable d’en donner une définition un tant soit peu rigoureuse.
Toutefois, nous aurions tort de nous contenter de ricaner de ces modernes Don Quichotte chargeant les moulins à vent du « système ». Lorsque tout le monde se sent tenu d’employer certains mots, il est peu probable que ces mots soient totalement dépourvus de sens, qu’ils ne désignent aucune réalité, même subjective.
Si nos hommes politiques se présentent à nous comme adversaires du « système », c’est évidemment parce qu’ils ont bien compris que les Français en avaient globalement plus qu’assez du fameux « système ». Mais qu’est-ce donc que nous ne supportons plus ? A cette question, nous répondons presque toujours par des exemples : les médias seraient une partie du « système », ou bien les multinationales, ou bien les marchés financiers, ou bien la classe politique elle-même, ou bien les institutions européennes, ou bien telle autre chose encore.
Mais des exemples ne forment pas une définition. Essayons donc de pousser davantage la réflexion.
Le terme même de système implique que nous serions face à un ensemble de pratiques préméditées et coordonnées pour produire un même résultat, que ces éléments disparates que nous citons comme appartenant au « système » seraient liés d’une manière ou d’un autre. Par ailleurs cette notion de système sous-entend une forme d’aliénation. Nous nous sentons comme pris dans les rouages d’une gigantesque machine, obligés de nous soumettre à des règles et à des pratiques que nous percevons comme étrangères, extérieures à nous. En bref, se plaindre du « système », c’est de plaindre de ne plus être libre, et de ne plus être libres parce que nous aurions été systématiquement, délibérément privés de notre liberté.
Mais n’est-il pas absurde de nous plaindre de ne plus être libres alors que nous n’avons jamais eu autant de droits subjectifs, énumérés dans d’épais traités, comme par exemple la Convention Européenne des Droits de l’Homme ou la Charte Européenne des Droits fondamentaux, et gardés par de sourcilleuses cours de justice ? N’est-il pas ridicule et ingrat de pleurer sur notre liberté soi-disant perdue alors que jamais les sociétés dans lesquelles nous vivons n’ont été plus ouvertes et plus tolérantes vis-à-vis des particularités individuelles ?
C’est qu’en vérité, lorsqu’une certaine liberté vous manque toutes les autres prennent une signification différente, et ne sont plus d’authentiques libertés mais des privilèges qui vous sont octroyés, et qui pourraient vous être retirés de manière imprévisible et sans que vous y puissiez rien.
Cette liberté dont nous percevons obscurément qu’elle nous échappe, et qui nous amène à nous sentir prisonniers du « système », c’est tout simplement la liberté de consentir réellement à la loi qui vous gouverne. Le « système », c’est ce qui nous prive de cette liberté, sans laquelle nous sentons confusément que notre destin n’est plus entre nos mains.

Pourtant, formellement, les institutions représentatives fonctionnent toujours. Cette élection en est la preuve. Oui, mais chacun sent bien, et depuis longtemps, que ces institutions que nous élisons ne nous représentent plus vraiment. Nous ne nous sentons plus représentés parce que nous savons, ou nous sentons intuitivement, que nos représentants ont peu à peu abandonnés la plupart des pouvoirs que nous leur avions confié à d’autres institutions, sur lesquelles nous n’avons pas prise : institutions européennes, cours de justice et organisations internationales, marchés globalisés, etc. Nous ne nous sentons plus représentés aussi parce que nous avons de plus en plus de mal à nous sentir dans le tout, parce que le corps politique auquel nous appartenons se fragmente, se dissout peu à peu en une poussière d’individus et de « communautés ». Et faute d’un corps politique auquel nous nous sentirions intimement liés, nous avons de plus en plus de mal à reconnaitre comme commune la loi commune. Celle-ci, lorsqu’elle ne répond pas à nos aspirations, nous semble désormais imposée arbitrairement par des étrangers.
Si nos représentants ont donné à d’autres les pouvoirs qu’ils tenaient de nous, si le corps politique tend vers la dissolution, c’est parce que, depuis bientôt un demi-siècle nous avons progressivement renoncé à mener une vie politique proprement nationale. Nous avons renoncé à l’effort nécessaire pour maintenir l’indépendance spirituelle et politique de la France. Nous nous sommes laissés persuader que la France n’était plus capable d’exister par elle-même, qu’elle devait accepter de se fondre peu à peu dans une autre association humaine, de forme et de statut indéterminé, que l’on appelle aujourd’hui l’Union Européenne. Nous nous sommes laissés persuader que la nation, l’appartenance nationale, était en définitive une injure à l’égalité fondamentale de tous les hommes, et la source de crimes aussi innombrables qu’abominables.
Mais en renonçant à mener une vie politique nationale, nous avons aussi renoncé, sans bien le comprendre, à la liberté politique fondamentale, celle qui est la clef de voute de toutes les autres : la liberté de consentir à la loi qui vous gouverne.
Désormais il est manifeste que nombre de Français regrettent ce renoncement, quel que soit par ailleurs leurs affinités politiques. Celui qui s’en prend à l’immigration incontrôlée comme celui qui tonne contre la dictature des marchés financiers visent, par-delà leurs différences très réelles, une seule et même cause : la dissolution lente du corps politique national qui seul permet la liberté politique.
Bien sûr tous ne sont pas cohérents, loin de là. Très peu d’hommes le sont. Tel voudrait contrôler les flux commerciaux et financiers tout en laissant les frontières ouvertes aux flux humains, comme si la liberté politique pouvait subsister sans identité nationale ; tel autre voudrait préserver cette identité nationale tout en demandant à l’Etat de lui tenir la main du berceau à la tombe, comme s’il était possible de combiner la liberté politique et le renoncement à se diriger soi-même au quotidien. Mais par-delà leurs différences et leurs incohérences, ces Français qui se plaignent amèrement du « système » demandent en réalité plus de nation.
Certains, assez nombreux il est vrai, vivent encore bien ce renoncement à mener une vie politique nationale. Ne plus consentir à la loi qui les gouverne, se faire donner la règle par des organismes internationaux ne les gêne nullement, car leurs ressources intellectuelles et financières leur donne l’illusion qu’ils pourraient vivre à peu près n’importe où sur la planète, qu’ils sont réellement « citoyens du monde ». Ils sentent aussi, obscurément, que le consentement à la loi, que la liberté politique a un prix : elle suppose l’appartenance à une communauté humaine bien définie, bien liée. Une loi commune suppose au minimum une communauté de mœurs, d’histoire, de langue, elle suppose d’avoir des compatriotes, au plein sens du terme. Bref, la liberté politique est indissociable de l’identité nationale, une identité qui n’est pas simplement choisie et qui vous oblige, qui vient contraindre votre individualité. De cette contrainte ils ne veulent pas, et par conséquent se soucient peu de la liberté politique.
Ceux-là sont, selon les termes désormais convenus, les « gagnants de la mondialisation ». Pour le moment le « système » leur convient.
Ce sont aussi, pour l’essentiel, les électeurs d’Emmanuel Macron. Et cela se comprend. Macron a en effet donné tous les signes qu’il était bien le candidat du « système » ainsi entendu. De son adhésion enthousiaste à ce qu’il est convenu d’appeler « la construction européenne » aux gages très peu subliminaux donnés aux partisans du multiculturalisme, Macron a prouvé au-delà de tout doute raisonnable qu’il se voulait un candidat, et demain un président, post-national.
A l’inverse, Marine Le Pen a effectivement raison de se présenter comme une contemptrice du « système ». Car, quelles que soient ses limites personnelles et les défauts de son programme, personne ne pourra sérieusement contester qu’elle est une patriote, au plein sens de ce terme, qu’elle se sent, qu’elle se pense, qu’elle se veut avant tout française.

Aussi, il parait juste de dire que le scrutin de dans deux semaines opposera ceux pour qui le mot France a encore un sens substantiel et ceux pour qui il n’en a plus. Ceux qui veulent vivre dans un corps politique bien défini, avec ce que cela implique nécessairement de frontières bien gardées et de légitime préférence pour ce qui est nôtre, par opposition à ce qui vient de l’étranger, et ceux qui croient pouvoir vivre dans une sorte d’open-space, sans allégeance autre que volontaire et précaire. Entre ceux qui sentent encore confusément que l’homme est par nature un animal politique et ceux qui croient en la souveraineté absolue de l’individu. Tous les électeurs de Marine Le Pen et tous ceux d’Emmanuel Macron ne répondent évidemment pas à cette description générale, mais tel sera l’enjeu fondamental de cette confrontation.

vendredi 21 avril 2017

LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME ET LA CRIMINALITÉ ORDINAIRE SONT UN SEUL ET MÊME COMBAT



Examinons posément, dans le silence des passions, ce qu’un gouvernement français responsable, réellement désireux de remplir son devoir premier qui est de protéger la vie et les biens des Français, pourrait faire pour répondre au terrorisme islamique.

Attachons-nous uniquement à la question de la sécurité, la protection de l’intégrité physique des individus, et laissons de côté les questions très importantes, mais distinctes, relatives à la politique migratoire, à la politique étrangère, à l’école, etc.

Concentrons-nous sur ce point : comment protéger plus efficacement les Français sur le territoire français. Quelle sera LA décision fondamentale à prendre ?

La réponse est très simple : en luttant plus efficacement contre la délinquance en général.

Un gouvernement qui ne peut pas se décider à réprimer sans faiblesse la délinquance ordinaire ne trouvera jamais en lui-même les ressources morales, matérielles et juridiques nécessaires pour faire face à la menace terroriste.

La racine de notre faiblesse actuelle face à l’islamisme – du seul point de vue de la sécurité, répétons-le – se trouve dans notre refus de punir, dans notre abandon de la notion de juste châtiment.
Dans Par-delà Bien et Mal, Nietzsche écrivait : « On en arrive à un degré de déliquescence morbide et de ramollissement où la société prend elle-même parti, en tout sérieux et honnêteté, pour celui qui lui porte atteinte, pour le malfaiteur. Punir lui parait inique, pour une raison où une autre, - ce qui est certain c’est que l’idée de « châtiment », l’idée « d’avoir à châtier », lui fait mal, la remplit d’horreur. « Ne suffit-il pas de le mettre hors d’état de nuire ? Pourquoi châtier par surcroit ? Châtier est une chose épouvantable ! » La morale grégaire, la morale de la peur touche ainsi à ses ultimes conséquences. »

Nous en sommes là. Ou plus exactement, une bonne partie de nos élites intellectuelles et politiques en sont là. Le bon peuple, en dépit de la rééducation intensive dont il a fait l’objet, semble bien, lui, continuer à abriter des instincts punitifs. Mais fort heureusement il n’est plus nécessaire de tenir compte de ce qu’il dit.

Nous nous refusons à châtier les criminels à la hauteur de ce que méritent leurs actes et nous tirons grande fierté de ce refus de punir. Nous ne voulons plus que soigner ou « réinsérer » dans la société ceux qui s’en sont écartés – parce qu’ils ont eu bien du malheur, à commencer par le malheur de naitre dans une société injuste. Les criminels eux aussi sont des victimes, et même les premières victimes.

Inutile de dévider plus longuement ce discours bien connu et qui, sous une forme ou une autre, nous est servi presque quotidiennement depuis des décennies. Examinons ses conséquences.

La France compte environ 69 000 détenus pour 58 000 places de prison disponibles et son taux de détention est l’un des plus bas de l’UE – une Europe qui ne se distingue pas particulièrement par ses velléités répressives.

Depuis les lois Perben, en 2004, puis Dati, en 2009, les « courtes peines », celles de moins de deux ans hors récidive légale, ont vocation à être « aménagées », c’est-à-dire transformées en autre chose que de la prison, ce qui est effectivement le cas de la plupart. Il existe en permanence un stock d’environ 90 000 peines de prison ferme en attente d’exécution, dont un certain nombre ne seront purement et simplement jamais exécutées.

Les peines prononcées par les tribunaux ne sont presque jamais celles qui sont exécutées : du fait des remises de peine automatiques – trois mois la première année, deux mois les suivantes - , des remises de peines supplémentaires, des possibilités de libération conditionnelle, il est tout à fait possible et courant qu’un condamné soit libéré après avoir effectué seulement la moitié de la peine qui lui avait été infligée par le tribunal, voire moins. Ainsi, la durée moyenne que passe en prison un condamné à « perpétuité » est de vingt ans.

Par ailleurs, la France a adhéré à la Convention Européenne des Droits de l’Homme, et la jurisprudence de la cour de Strasbourg interdit désormais toute perpétuité réelle, ainsi que les fouilles systématiques et aléatoires en prison. Sans même parler des limitations drastiques imposées aux autorités pénitentiaires qui désireraient punir un détenu qui aurait contrevenu aux règles de la vie carcérale. Dans ces conditions, les directeurs de prison en sont trop souvent réduits à obtenir un calme précaire dans leurs établissements en fermant les yeux sur les trafics en tout genre, pourvu qu’ils ne dépassent pas un certain seuil.

Par ailleurs, les « quartiers sensibles » se multiplient inexorablement sur le territoire français, c’est-à-dire des pans de ville voire des villes entières dans lesquels policiers et gendarmes craignent davantage de provoquer des émeutes en faisant respecter la loi et l’ordre que de laisser prospérer la délinquance. Que des milliers de personnes, dans tel ou tel endroit d’une ville, vivent dans la peur constante des voyous qui tiennent le haut du pavé parait plus acceptable à nos décideurs politiques et administratifs que la mort d’un « jeune » qui aura résisté à la police lors d’une intervention.

Tout cela, et plus encore, dit une seule et même chose : l’usage de la violence, même légitime, nous répugne ; le châtiment, même mérité, nous fait horreur ; nous préférons nous sentir « bons » que d’être justes, et nous identifions la bonté avec une indulgence pratiquement illimitée et une compassion pratiquement indiscriminée.

Tant que nous en serons là, nous resterons des cibles faciles pour les terroristes, et les « quartiers sensibles » continueront à servir d’incubateur et de refuge à ceux-ci. Tant que nous en serons là, les terroristes n’auront pas grand-chose à craindre de la justice française, pourvu seulement qu’ils se laissent capturer vivants. Tant que nous en serons là, nos ennemis mépriseront à juste titre notre faiblesse, et se sentiront assurés de leur victoire à terme.

Que devrait donc faire, très concrètement, un gouvernement décidé à changer cet état de fait ?

Lancer immédiatement la construction de 30 000 places de prison supplémentaires (Sachant que les délais de construction des prisons « classiques » sont malheureusement très longs, il faudra aussi faire preuve d’innovation en ce domaine. Mais des solutions existent).

Supprimer l’aménagement initial des courtes peines – c’est-à-dire les lois Perben et Dati.

Supprimer les remises de peines automatiques.

Sortir de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Revoir l’échelle des peines, notamment pour les faits liés au terrorisme, et augmenter les quantums.

Instaurer une perpétuité réelle et rétablir la peine de mort pour les crimes les plus graves.

Modifier les règles encadrant l’utilisation de leurs armes par les forces de l’ordre et, surtout, modifier les consignes qui sont données à celles-ci. La priorité ne sera plus d’éviter les « incidents » ou les « bavures » mais de restaurer la loi et l’ordre sur l’ensemble du territoire français, quel qu’en soit le prix.

On pourrait ajouter bien d’autres choses, au premier rang desquelles :

Libéraliser le port d’armes pour les citoyens ordinaires.

Rétablir des peines planchers pour certains types de récidivistes.

Interdire les syndicats dans la magistrature.

Recruter les juges en dehors de l’ENM.

Etc, etc.

Mais les sept mesures listées précédemment seraient déjà un très grand pas dans la bonne direction et, à part peut-être le rétablissement de la peine de mort, aucune n’est hors de portée politiquement, juridiquement, et psychologiquement.


Des élections approchent. Souvenez-vous de ces points lorsque les candidats se présenteront à vous. Et surtout souvenez-vous de ceci : la première mesure que devrait prendre un gouvernement réellement désireux d’assurer notre sécurité serait de lancer immédiatement un très vaste programme de construction de places de prison. Tant que cela ne sera pas réalisé, tout le reste ne sera que paroles en l’air.

mercredi 5 avril 2017

Les années des criquets*



Je ne parviens pas à croire à Emmanuel Macron.

Oh, je ne doute absolument pas qu’il existe quelque part sur cette terre un homme nommé Emmanuel Macron, qui a travaillé pour la banque Rotschild, qui a épousé sa professeur de français qui aurait l’âge d’être sa mère, qui fut ministre de l’économie de François Hollande, et qui nous enjoint à l’occasion de « penser printemps ».

Non, ce dont je doute, c’est qu’il existe dans les profondeurs de notre cher et vieux pays un désir puissant de voir cet homme-là accéder à la présidence de la république. Je doute que le dénommé Macron Emmanuel puisse accéder au second tour de cette élection, en dépit de ce que nous répètent les instituts de sondage. C’est plus fort que moi.

Peut-être exposerai-je plus tard les raisons de mes doutes, mais pour le moment admettons qu’Emmanuel Macron devienne notre prochain président de la république.

Après tout, dans un pays capable d’élire à la magistrature suprême un François Hollande, tout semble possible.

La question qui se pose à nous est alors : le président Macron disposera t’il d’une majorité stable à l’Assemblée Nationale, comme tous les présidents qui l’ont précédé ? Plus exactement : est-il probable qu’il puisse disposer d’une telle majorité, puisque la politique n’est pas une science exacte ?
Certains nous assurent que, oui, bien sûr, il y aura en juin prochain une majorité à l’Assemblée pour soutenir le président Macron, à commencer par l’intéressé lui-même. C’est de bonne guerre. Mais aussi François Bayrou. Un homme de vision, qui pendant longtemps, par exemple, s’était vu à l’Elysée. Le doute n’était pas permis : tel était son destin.

Le principal argument en faveur de cette hypothèse est que les électeurs feront le choix de la « cohérence ». Par quoi il faut entendre que, si les Français élisent Macron, c’est pour qu’il dirige le pays pendant cinq ans, puisque c’est à cela que sert un président sous la cinquième république, jusqu’à maintenant En somme, qui veut la fin veut les moyens, et les Français ayant choisi la fin ils voudront aussi les moyens, en l’occurrence une majorité pour Macron.

Cela se tient. Si l’on admet que les Français choisiraient Emmanuel Macron pour qu’il dirige le pays. Mais est-ce si sûr ? Et si, précisément, le choix de Macron signifiait, pour la première fois sous la cinquième république, le choix d’un président qui ne gouverne pas ?

De quoi, en effet, Macron est-il le nom, si ce n’est celui de l’indécision, du désir de changement sans savoir ce que l’on voudrait changer ni en quoi on voudrait le changer, du désir de pouvoir continuer à rêver d’un monde où il n’y aurait pas de choix déchirants à faire, pas d’ennemis cruels et déterminés à affronter, où le lion et l’agneau pourraient dormir côte à côte sans que l’agneau n’ait des insomnies ? De quoi Macron nourrit-il sa popularité sondagière, si ce n’est de son aspect chauve-souris ? « Je suis de gauche, voyez mes ailes », « Je suis de droite, voyez mes poils ». Et aussi, bien sûr, de l’horreur religieuse que le Front National continue à inspirer à certains. « Quoi, les sondages disent que Marine le Pen va arriver en tête du premier tour de la présidentielle ? Vite, vite, il nous faut un sauveur, un homme édredon, bien présentable, raisonnable, de centre-gauche donc, pour étouffer le feu populiste qui menace de dévorer le pays. » Macron, ou le front républicain dès le premier tour.

Bref, il crève les yeux que le choix de Macron, c’est finalement le choix de Tancredi : « Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change ».

Si donc Macron réunit sur son nom une majorité aux législatives, ce sera une majorité à son image qui, comme son élection, traduira les aspirations confuses, contradictoires, pelucheuses, molles, et finalement impuissantes de son électorat. Si les Français font, comme il l’espère, le choix de la « cohérence », ils lui donneront une majorité chèvre-choux allant de Robert Hue à Alain Madelin, principalement composée de vieux crocodiles échappés du marigot PS en voie d’assèchement et des plus gamelards des écologistes, une majorité parlementaire décidée seulement à être indécise, résolue à être irrésolue, intraitable pour se laisser aller à la dérive, solidement molle, employant toute sa force à être impuissante. Et ainsi passeront les mois et les années de la présidence Macron – des années précieuses, vitales peut-être pour notre pays – qui toutes seront dévorées par les criquets.

Mais il est aussi une autre possibilité, qui me parait beaucoup plus vraisemblable : Emmanuel Macron est élu président de la république parce qu’il parvient à se faufiler au deuxième tour face à Marine le Pen, réalisant ainsi le rêve de tous les candidats à la présidentielle cette année. Il est donc élu par une coalition hétéroclite, unie seulement par son dégoût irrépressible pour « l’estrême-droate » et sa peur enfantine du retour des années 30. Cette coalition se dissout dès le dernier « ouf » de soulagement poussé, au soir du second tour. Aux législatives chaque parti défend férocement son pré carré d’élus, duquel dépend sa survie financière, les électeurs de Fillon et de Le Pen sont blêmes de colère de s’être fait voler une élection qui paraissait impossible à perdre pour la droite, le mot d’ordre devient « tout sauf les macronistes », il y a des triangulaires et des quadrangulaires à ne plus savoir qu’en faire, et au soir du second tour, lorsque la poussière et les débris soulevés par l’explosion seront retombés, tout le monde pourra constater qu’il n’existe aucune majorité parlementaire viable.

Et ainsi, Emmanuel Macron, cet homme « neuf », qui prétend « renouveler » la vie politique, aura réussi à ressusciter la quatrième république. Alors passeront les mois et les années de la présidence Macron – des années précieuses, vitales peut-être pour notre pays – qui toutes seront dévorées par les criquets.

Résumons-nous : une majorité de GOUVERNEMENT pour Emmanuel Macron aux prochaines législatives ? Même pas en rêve.


* Merci à Sir Winston C. pour l’inspiration

mardi 28 février 2017

De la constance en politique



En cette période électorale, il n’est pas mauvais de réfléchir à la question de la constance en politique. Nos hommes politiques sont en effet régulièrement accusés d’inconstance parce qu’ils modifient ou semblent modifier leurs opinions sur telle ou telle question, parce qu’ils ne font pas ce qu’ils avaient dit qu’ils feraient, ou au contraire parce qu’ils font ce qu’ils n’avaient pas dit qu’ils feraient. Cette attention à leur constance est légitime, et ces reproches peuvent éventuellement être fondés. Mais la question de la constance en politique est bien plus compliquée qu’elle ne semble au premier abord, lorsqu’on l’examine sérieusement et dans le silence des passions. C’est que la politique est, dans une large mesure, l’art de s’adapter à des circonstances sans cesse changeantes, et, d’autre part, autorise rarement les certitudes. Il m’a donc semblé pertinent de vous présenter les réflexions sur le sujet de celui qui fut non seulement un des plus grands hommes d’Etat du 20ème siècle, mais qui en plus avait eu de très bonnes raisons personnelles de méditer sur cette question de la constance en politique.

De la constance en politique


Sur ce sujet, personne ne s’est exprimé plus audacieusement qu’Emerson :

« Pourquoi demeureriez-vous fidèle à des principes périmés ? Pourquoi traineriez-vous partout le poids mort de votre mémoire, de peur de contredire une affirmation que vous avez émise en tel ou tel lieu public ? Supposez que vous vous contredisiez ? Et puis après ?... »
Une absurde constance est le démon qui tracasse les petits esprits ; il est comme vénéré par les hommes d’Etat médiocres, les philosophes sans génie et les théologiens étroits…
Dites vigoureusement ce que vous pensez aujourd’hui ! Demain dites tout aussi vigoureusement ce que demain vous fera penser, quand bien même cela contredirait tout ce que vous avez dit aujourd’hui. »

Ce sont là des paroles dignes d’attention et susceptibles de faire réfléchir sur un sujet bien rebattu. Il faudrait, pour commencer, établir une distinction entre deux sortes d’inconstance politique. D’abord, un homme d’Etat, plongé dans le plein courant des évènements sans cesse changeants et préoccupé de maintenir l’équilibre du bateau tout en lui faisant poursuivre sa course régulière, peut faire porter tout le poids de l’embarcation, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les raisons opposées qu’il a d’agir ainsi, dans chaque cas, peuvent apparaitre non seulement motivées très différemment, mais contradictoires par l’esprit qui les a dictées et divergentes dans leur application. Cependant, le but à atteindre sera demeuré le même tout au long de la manœuvre. Il se peut que les résolutions de l’homme politique, ses desseins, sa conception du problème n’aient pas varié ; les méthodes dont il use peuvent être, théoriquement, inconciliables. Dans ce cas nous ne pouvons parler d’inconstance. En réalité il s’agit ici de la plus profonde constance. La seule manière, pour un individu, de demeurer constant parmi des circonstances changeantes, c’est de changer avec elles, tout en ordonnant son action selon une pensée dominante et directrice. Lord Halifax, alors qu’on le tournait en dérision et qu’on lui reprochait de louvoyer, fit la célèbre réponse que voici : « je louvoie, comme la zone tempérée louvoie entre le climat où les hommes sont rôtis et celui où ils sont frigorifiés. »

On ne saurait trouver, dans ce domaine, d’exemple plus mémorable que celui de Burke. Ses Réflexions sur les présents sujets de mécontentement, ses écrits et discours en faveur d’une politique américaine de conciliation constituent l’arsenal le plus puissant et le mieux établi du libéralisme dans les pays de langue anglaise. D’autre part, ses Lettres sur une paix régicide, ses Réflexions sur la Révolution française continueront à fournir aux conservateurs de tous les temps les armes les plus meurtrières contre le libéralisme. D’un côté il apparait comme un apôtre éminent de la liberté ; de l’autre, comme le champion redoutable de l’autorité. Mais ce serait chose méprisable et mesquine de lancer une accusation d’inconstance politique contre cette grande mémoire. L’historien discerne facilement les raisons et les forces qui le poussèrent ; il voit quels immenses changements intervinrent dans les données des problèmes que Burke eut à résoudre ; il comprend ainsi ce qui dicta à cet esprit profond et sincère des actes politiques entièrement opposés.
Son âme se révoltait contre la tyrannie, qu’elle se manifestât sous l’aspect d’un monarque despotique, d’une Cour et d’un système parlementaire corrompus, ou qu’elle se dressât contre lui, en proférant les mots d’ordre d’une liberté impossible, tout abandonnée aux injonctions autoritaires d’une plèbe grossière et de sectaires pervers. Personne ne peut lire le Burke de la liberté et le Burke de l’autorité sans éprouver le sentiment qu’il s’agit du même homme, poursuivant les mêmes desseins, cherchant à atteindre les mêmes idéals de vie sociale et de gouvernement et les défendant contre les assauts des extrémistes et de gauche et de droite. Dans toutes les circonstances, il s’agit du même homme, menacé des mêmes dangers ; mais l’attaque se livre de différentes directions et sous différentes formes. Sans cesse, le même Burke fait front, avec des armes différentes tirées du même arsenal. Les situations où ils se trouvent peuvent varier ; son objectif demeure le même.

Il est inévitable que de fréquentes modifications se produisent dans le domaine de la vie active. On poursuit une politique jusqu’à un certain point. A un moment donné, il devient évident qu’on ne saurait la soutenir plus longtemps. De nouveaux faits interviennent, qui la rendent nettement surannée ; de nouvelles difficultés qui la rendent impraticable. Une nouvelle solution, peut-être l’opposée, s’impose avec une force irrésistible. Pour adopter cette nouvelle politique, il est souvent nécessaire de renoncer à l’ancienne. Il arrive parfois que les mêmes hommes, le même gouvernement, le même parti aient à exécuter cette volte-face. Ce peut être leur devoir d’agir ainsi, parce que c’est la seule manière pour eux de s’acquitter de leurs responsabilités, ou parce qu’ils représentent la seule combinaison politique assez forte pour faire ce que requièrent de pareilles circonstances. Dans un cas pareil, l’inconstance n’est pas seulement théorique, mais traduite dans les faits, et doit être franchement avouée. Au lieu d’arguments en faveur de la contrainte, il faut en produire en faveur de la conciliation et les mêmes lèvres doivent formuler les uns comme les autres. Mais tout cela est susceptible d’une explication raisonnable et honorable. Des hommes d’Etat peuvent dire, sans ménagements : « Nous avons échoué en voulant contraindre ; maintenant, il nous faut concilier », ou, alternativement : « Nous avons échoué en voulant concilier ; maintenant il nous faut contraindre. »

L’Irlande, en exerçant sur notre vie nationale son influence mystérieuse et sinistre, a déterminé de nombreux renversements de cette sorte dans la politique britannique. Nous avons vu, en 1866, Gladstone, après cinq ans d’un régime de coercition, après les violentes accusations portées contre les nationalistes irlandais, « marchant, à force de rapines, à la désintégration de l’Empire », en venir, en l’espace d’un mois, à ces actes politiques de réconciliation, auxquels il dévoua le reste de sa vie. Fidèle à sa manière habituelle, majestueuse, sacerdotale, Gladstone donna plusieurs raisons encourageantes et persuasives et il est certain que son être tout entier fut comme exalté et inspiré par cette nouvelle orientation. Mais sous toute cette éloquence, sous ces déclamations magnifiquement sonores, se dissimulait une raison tout à fait pratique d’opérer ce revirement. Cette raison, dans le privé du moins, Gladstone ne la cachait pas.
Durant l’intervalle qui s’écoule entre sa chute, en 1885, et son retour au pouvoir, en 1886, un gouvernement conservateur fût à la tête des affaires, grâce à l’appui des électeurs irlandais, et le peuple – à tort, certes, mais sincèrement, pensa que les conservateurs préparaient eux-mêmes une solution de la question d’Irlande, selon les principes du Home Rule. Placé devant ce fait supposé, Gladstone jugea impossible pour le parti libéral d’appliquer plus longtemps à l’égard de l’Irlande des mesures coercitives et de refuser de faire droit aux revendications irlandaises. Mais Gladstone se trompait dans sa façon de concevoir la politique qu’allaient soutenir les conservateurs. Jamais, à cette date, le parti conservateur n’eût été capable d’adopter la solution du Home Rule. Les tories pouvaient bien avoir été en coquetterie avec les électeurs irlandais : c’était là une manœuvre dans leur violente campagne contre les libéraux. ; mais toute ouverture décidée en faveur du Home Rule eût entrainé une scission radicale dans le parti ; les chefs eussent été détrônés et c’en eut été fini de l’autorité des conservateurs comme moyen de gouvernement. Le faux calcul de Gladstone porta, pour vingt ans, les Tories au pouvoir. Néanmoins, l’histoire estimera probablement que Gladstone eut raison, et dans son opposition au Home Rule jusqu’à une certaine date, et dans son adhésion au même principe plus tard. Certainement la volte-face qu’il accomplit sur cette question, en 1886, et pour laquelle on le jugea d’une manière si sévère, fut, en définitive, un revirement moindre que celui qu’opéra tout le parti conservateur, à propos du même problème, trente-cinq ans plus tard, en 1921.

A côté de l’action politique dictée par la marche même des évènements, il existe une inconstance inspirée par un changement des dispositions intimes de l’individu. Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas. Peu d’hommes évitent de tels revirements ; peu d’hommes politiques ont été capables de les garder secrets. D’ordinaire, la jeunesse est pour la liberté, pour les réformes ; l’âge mûr, pour les compromis avisés ; la vieillesse pour le repos et le statu quo. Il est normal de passer de la gauche à la droite, et souvent de l’extrême gauche à l’extrême droite. L’évolution de Gladstone se fit, chose surprenante, dans le sens opposé. Au cours de l’immense période de notre histoire nationale, sur laquelle s’étend sa vie politique, il passa régulièrement et irrésistiblement de la position qui faisait de lui « l’espoir naissant des austères et inflexibles tories » à celle du plus grand homme d’Etat libéral du XIXème siècle. Cette évolution majestueuse implique d’énormes variations de sentiments. Du jeune député dont le discours contre l’abolition de l’esclavage retint l’attention de la chambre des communes en 1833, du ministre devenu célèbre, qui soutint les Etats confédérés contre les Nordistes, dans les années 1860, à l’orateur passionné qui plaida la cause de l’indépendance bulgare, vers 1880, au premier ministre vénérable vouant les ultimes manifestations de son indomptable énergie à la cause de l’Irlande, il y a une distance qui doit se mesurer presque à l’échelle des grandeurs astronomiques.
Ce serait faire preuve d’ingratitude que d’examiner à quel point l’ambition du pouvoir a contribué, inconsciemment mais continuellement, à déterminer pareille évolution. Les idées acquièrent un mouvement propre. Il faut tenir compte, dans leur développement, d’une sorte de vitesse acquise. La faveur populaire, lorsqu’elle s’exprime largement, est un aiguillon, dont l’effet se révèle d’une puissance presque irrésistible. Les ressentiments engendrés par les attaques de l’adversaire, les responsabilités effectives de chef de parti, tout joue son rôle. Et, dans l’ensemble, l’appui du nombre fournit au moins une explication aux grands revirements politiques. « Je n’ai jamais marché, disait Napoléon, que soutenu par l’opinion de quatre à cinq millions d’hommes. » A cette déclaration, nous pouvons ajouter, sans risquer d’être taxé de cynisme, ces deux autres propos : « Dans un pays démocratique, et qui possède des institutions représentatives, il est parfois nécessaire de déférer à l’opinion des autres », ou encore : « Je suis leur chef, donc je les suis. » La carrière de Gladstone retrouve toute son unité et son intégrité, si l’on songe que les deux dernières opinions que je viens de rapporter ont exercé sur sa vie politique une influence bien moins grande que dans celle de beaucoup d’hommes en vue moins remarquables, qui jamais ne furent accusés d’inconstance.

Il est évident qu’un chef politique, responsable de la direction des affaires doit, même s’il demeure inébranlable dans ses sentiments et ses résolutions, donner son avis sur maint sujet d’intérêt général, tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. Voyez, par exemple, la question de la puissance militaire d’une nation à un moment donné, et des dépenses que nécessite cette puissance. Le problème ne peut être résolu dans l’abstrait, de façon absolue, ou en ne tenant compte que des lois naturelles. Il faut tenir compte de données relatives, telles que les circonstances du moment, la vue qu’un homme d’Etat peut avoir des dangers, réels ou virtuels, qui menacent son pays. Etait-ce par exemple faire preuve d’inconstance politique, de la part d’un ministre britannique, que d’insister pour l’équipement aussi complet et rapide que possible de la flotte, dans les années qui précédèrent la déclaration de la Grande Guerre et que de réclamer une flotte plus modeste et de strictes économies, dans les années qui suivirent la destruction de la puissance navale de l’Allemagne ? Il pouvait penser que le danger était passé et que, par conséquent, une préparation militaire intensive n’était plus nécessaire. Il pouvait croire qu’une longue période de paix succèderait à l’épuisement provoqué par la guerre mondiale et que le rétablissement des finances et du commerce était plus nécessaire au pays que l’entretien, longtemps poursuivi, d’une puissante force armée. Il pouvait estimer que, en fait de mesures de défense nationale, la flotte allait céder le pas à l’aviation. Et, plaidant pour l’accroissement de la flotte ou pour sa réduction, réclamant soit de nouvelles dépenses soit des économies, il pouvait fort bien, dans l’un et l’autre cas, avoir raison et se montrer parfaitement logique avec lui-même. Cependant, il serait facile de faire voir une importante contradiction entre les arguments utilisés successivement dans l’une et l’autre période. Des questions de cette sorte ne se résolvent pas par la logique intrinsèque d’un raisonnement valable dans les deux cas. Elles exigent que l’on ait pris d’abord une juste vue des faits prépondérants, qui déterminent le caractère de chacune des périodes considérées. Toutefois, de tels changements d’opinion doivent être examinés, dans chaque cas particulier, en tenant compte de la situation personnelle de l’individu. Si, dans les deux cas, l’on peut prouver qu’il nage dans le sens du courant général de l’opinion son droit à se targuer d’une véritable constance politique doit être examiné plus attentivement que s’il nage contre le courant.

Un examen plus approfondi doit aussi intervenir dans le cas de changements d’opinion relatifs non à des évènements mais à des corps de doctrine. On ne saurait trouver, dans la politique anglaise contemporaine, plus grand contraste qu’entre les discours prononcés, vers 1880, en faveur du libre-échange par le regretté Joseph Chamberlain, alors qu’il était ministre du commerce, et les discours protectionnistes qu’il tint au début de ce siècle, durant la campagne des tarifs. Nous constatons dans ce cas, non pas l’influence perturbatrice des évènements, mais l’application intentionnelle de principes bien définis. Ceux qui liront les discours libre-échangistes de Joe Chamberlain remarqueront que presque tous les raisonnements dont il usa, en 1904, pour soutenir le protectionnisme, avaient été déjà formulés par lui, mais accompagnés d’une vigoureuse réfutation, en 1884. Pourtant, ses amis politiques comme ses adversaires ne doutèrent pas, en général, de la sincérité de ses nouvelles opinions. Et après tout, dès le moment où il en était arrivé à des vues différentes en matière d’économie politique, ne valait-il pas mieux qu’il fit bénéficier son pays, sans hésitation, des vérités qu’il estimait avoir découvertes ? Cependant il faut remarquer qu’au cours de cet intervalle de vingt ans, les données du problème étaient demeurées sensiblement les mêmes ; que d’autre part, ce problème était, en grande partie, théorique et qu’il était toujours, dans son essence, le même problème. Il ne conviendrait pas, dans le cas de Chamberlain, de mettre en question l’honnêteté des intentions ou le constant souci du bien public. Mais il est clair que l’on se trouve en présence d’une contradiction dans les arguments employés et l’on peut dire qu’ici un homme politique en est venu véritablement à se déjuger lui-même.
Nous pouvons préciser mieux encore la distinction que nous venons d’établir. En 1884, Chamberlain plaidait en faveur d’un droit sur les importations payé par le consommateur anglais ; en 1904, il demandait qu’il fût acquitté, du moins dans une large mesure, par l’étranger. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que les raisonnements sur lesquels reposent ces deux manières de voir sont fondamentalement incompatibles et il est difficile de comprendre comment un homme qui avait pu concevoir, d’abord, clairement la première de ces deux politiques fut capable d’envisager et de soutenir, par la suite, avec la même vigueur et la même fermeté, la politique exactement opposée. Du point de vue tactique en tout cas, il eût mieux valu pour Chamberlain renoncer complètement à toute argumentation abstraite et s’appuyer exclusivement sur des faits – faits mondiaux qui, en réalité, constituaient ses véritables raisons : nécessité de consolider la situation de l’empire britannique par l’établissement d’un Zollverein, nécessité de rallier à cette politique l’industrie anglaise et les travailleurs inscrits au parti conservateur. En réalité, ces considérations l’emportaient, dans la pensée de Chamberlain, sur la valeur de ses théories exclusivement économiques. Peu importe, dès lors, qu’il y eût contradiction.

Un homme d’Etat devrait toujours s’efforcer de faire ce qu’il considère, en définitive, comme le plus avantageux pour son pays. Il ne devrait pas être retenu d’agir ainsi par la nécessité d’abandonner un puissant corps de doctrine auquel, jusqu’alors, il s’est montré sincèrement attaché. Toutefois, ceux qui sont forcés d’opérer de si mélancoliques conversions, ont le droit de penser qu’ils n’ont pas eu de chance. L’admirable sir Robert Peel est incontestablement du nombre de ceux que l’opinion a jugés trop sévèrement pour avoir fait de soudaines volte-face. Lord John Russel, avec un peu d’amertume, observe à son propos :
« Il changea deux fois d’opinions sur la plus grande question politique du jour. La première fois, lorsqu’il s’agit de défendre l’Eglise protestante et les principes politiques fondamentaux sur lesquels elle repose contre les attaques des catholiques, dont on prétendait qu’elles allaient la ruiner, le très honorable gentleman entreprit de mener la défense. La seconde fois, lorsque les Corn Laws furent violemment attaquées à la Chambre et dans le public, il se mit à la tête de son parti, afin de s’opposer à tout changement et pour défendre le protectionnisme. Je veux croire que, dans ces deux occasions, il prit le parti le plus sage et le plus heureux pour le pays : dans le premier cas, il demanda et obtint la suppression des incapacités civiles, qui jusqu’alors affectaient les catholiques ; dans le second, il abolit le protectionnisme. Mais que ses partisans, c’est-à-dire des hommes qui s’étaient engagés à fond, compromis même dans ces graves affaires, confiants en sa sagesse politique, en sa perspicacité, entrainés par sa puissante éloquence et par cet art de persuader qu’il manifestait dans la discussion, que ses partisans, dis-je, après l’avoir vu changer ainsi d’opinion et proposer des mesures si différentes de celles sur la foi desquelles ils l’avaient suivi, aient fait preuve d’une vive irritation, cela n’est pas seulement naturel : il serait, au contraire, surprenant qu’ils ne l’aient pas témoignée. »
C’est là un commentaire assez dur, mais certes pas injuste, inspiré par la carrière politique de l’un des plus éminents et des plus nobles de nos hommes d’Etat. Ce qui est en question ici, ce n’est pas seulement un changement de point de vue, mais les rapports quotidiens de confiance qu’entretinrent, jusqu’à un certain moment, avec leur chef, ceux qui suivaient ses ordres et ne purent accepter sa conversion politique.
Un changement de parti est, d’ordinaire, considéré comme un acte d’inconstance plus grave qu’un changement d’opinion. En fait, aussi longtemps qu’un individu travaille au sein de son parti, il se trouve rarement accusé d’inconstance, quelque preuve qu’on puisse produire de variations considérables de ses opinions, à un certain moment, sur tel ou tel sujet. Mais les partis eux-mêmes sont sujets à des volte-face et à des actes d’inconstance tout aussi manifestes que ceux dont les individus nous donnent le spectacle. Comment pourrait-il en être autrement dans le terrible tourbillon des conflits parlementaires et des chances électorales ? Changer de point de vue avec tout son parti, c’est certes faire preuve d’inconstance, mais l’on se sent du moins soutenu par la puissance du nombre. Demeurer constant, alors que le parti modifie son attitude, c’est lancer une sorte de défi blessant. En outre, une telle rupture entraine un déplacement de tous les rapports personnels et brise de vieilles amitiés. Cependant, une conviction sincère, d’accord avec les exigences de l’heure et manifestée à propos de quelque problème important, saura ne pas se laisser influencer par tout autre ordre de sentiments ; il est bon, il est utile, il est dans l’intérêt même de la nation, qu’il en soit ainsi. Le métier politique ne va pas sans générosité.

Les hommes publics, certes, sont sans cesse critiqués. On juge sévèrement leur caractère, les motifs qui les font agir, mais, en définitive, et d’une façon générale, on les apprécie équitablement. D’ailleurs, aujourd’hui, qu’en est-il de la constance en politique ? La plus grande majorité conservatrice qu’un parlement moderne ait connue est menée par le fondateur du parti socialiste[1]. Elle applaudit consciencieusement le même homme d’Etat qui, il y a quelques années, était l’un des meneurs de la grève générale, et cette grève, l’an dernier encore, il a tenté de l’incorporer à la légalité. Un ministre du commerce[2], qui fut toute sa vie partisan du libre-échange, a élaboré et fait passer à la Chambre, au milieu d’applaudissements vigoureux, une solide loi protectionniste sur les tarifs. Le gouvernement qui, l’autre jour, entra en charge avec la mission d’empêcher la baisse de la livre sterling, n’est plus soutenu, aujourd’hui déjà, que grâce aux efforts qu’il fait pour empêcher une hausse. Je pourrais multiplier les exemples de ces étonnantes contradictions. Il suffit. Citons, pour terminer, ces vers indulgents de Crabbe, en souhaitant qu’ils nous vaillent une mesure égale de générosité :

Examine avec soin la vie d’un homme ! année après année,
De jour en jour, met en lumière tous ses actes !
Alors, quand bien même certains pourront paraitre étranges,
Tu n’y constateras ni importante ni soudaine contradiction.
Tu verras les limites où se resserrent ces actes différents,
Et qu’entre eux il n’est pas d’abîme mystérieux.


WINSTON CHURCHILL



[1] Ramsay MacDonald
[2] Walter Runciman